‹ Mémoires;Chapitre 151 sur 302 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

l'on en croit les premiers délenseurs. « Oui, je le jure au nom du peuple français qui n'a pas cru placer ici des traîtres, nous accomplirons la plus chère de ses volontés en honorant et soutenant la cause des peuples que nous avons engagés dans la nôtre. Ainsi je réponds sans aucune feinte à l'interpellation qu'on m'a faite. Je ne consentirai jamais à livrer les infortunés Italiens à la stupide fureur de l'Autriche. Les immoler à leurs tyrans après les avoir provoqués à l'indépendance, ce serait la plus vile félonie, le plus lâche des crimes : je le repousse au nom de la République dont je suis fier d'être l'un des fondateurs, mais dont nous ne sommes que les magistrats ; je rejette tout ultimatum où ne serait pas foi*mellement stipulée la clause en faveur des Italiens. »

En parlant ainsi, j'étais transporté d'un sentiment qui n'était pas seulement celui de la colère, dont je ne prétends pas toujours avoir été exempt : c'était une indignation mêlée de douleur et d'attendrissement. Rewbell, qui paraissait ému de mon discours presque autant que moi-même, médit, le lendemain, qu'il avait vu des larmes rouler dans mes yeux, et qu'il s'était surpris lui-même à ne pouvoir retenir les siennes. Ni moi ni lui ne sommes pourtant pas faciles aux larmes! Voyant La Revellière et Rewbell et peut-être Letourneur se ranger tous de mon avis, Carnot paraît lui-même céder à l'émotion commune, et consent à l'article qui garantit la sûreté des personnes et des propriétés des peuples d'Italie ; Rewbell et La Revellière rédigent l'article dans ce sens. Rologne et Ferrare n'y sont pas mentionnées. Suivant Carnot, la Hollande a été trop ménagée, nous n'avons pas eu beaucoup à nous louer de la reconnaissance des peuples pour qui nous avons travaillé : « C'est qu'ils n'étaient pas libres encore, lui répondis-je : ils n'avaient pas dépouillé les vices de la servitude. Allons, Carnot, pardonnons leurs offenses comme ils nous pardonnent les nôtres. La liberté que nous leur avons importée, jusqu'ici n'a pas toujours été gratuite : ils n'en ont pas même vu les fleurs, quand verront-ils les fruits? Allons, que le membre du Directoire nous représente le membre énergique et guerrier du Comité de Salut public. Tu as obtenu des résultats si grands, tu as contribué à gagner une si belle partie d'échecs, il faut la soutenir. Pour avoir la paix, il ne faut pas craindre la guerre; il faut se croire infatigable pour dompter la fatigue : du courage, encore du courage; nous pourrons bientôt avec Colomb crier : Voilà la terre! »

En me rangeant à l'opinion de céder la Bavière et les évêchés déjà désignés pour la cession de la rive du Rhin : « Ne voilà-t-il pas, ajoutai-je, d'assez grands sacrifices pour assurer l'indépendance des pays conquis en Italie? » Carnot me dit d'un ton fort radouci : « Mais comment, mon cher collègue, présenter Tultimatum à cette

dernière condition? » Je lui répète : « Mais cela est convenu ». Carnot s'y rend et s'écrie : « Puissions-nous réussir! » Clarke fera probablement cette proposition : il la fera entrer en dédommagement de la Belgique. Bonaparte sera informé de notre ultimatum : Clarke lui rendra compte des négociations.

On vient de voir que lorsque les grands intérêts publics sont en présence du Directoire, ils obtiennent, dans ce moment au moins, toute son attention, et font taire les passions individuelles ; on les croirait presque éteintes à la suite du résultat politique si important qu'a donné la dernière séance. Comment de misérables feuilles de journaux vont-elles encore troubler des hommes vraiment patriotes, et disposer d'esprits supérieurs qui paraissent n'appartenir qu'aux plus hautes pensées? Carnot se plaint encore de l'Ami des lois; il accuse le ministre de la police de ne rien oser; il veut encore tuer Louvet; Letourneur veut tuer Poultier; Rewbell veut tuer le Censeur, qui a osé dire que sa nièce était fournisseuse, tandis que Bergoing soutient que c'est celle de Carnot. Je plaisante mes collègues sur ces pi'étendus massacres de journalistes. « Eh bien, qu'on les arrête au moins », disent Carnot et Letourneur. Je reproduis mon opinion, que même un peu de calomnie doit être tolérée lorsqu'il s'agit d'une autorité ou d'hommes revêtus d'un grand pouvoir; qu'en général le public fait justice des faussetés; quant aux vérités, elles sont toujours utiles ; je rejette toute arrestation pour des injures personnelles faites aux Directeui's et aux législateurs. Carnot ajoute que le Censeur compare le député Guyomard au bourreau; qu'à son égard les journaux et leurs échos n'ont jamais fait que mentir : « Alors de quoi te plains-tu? lui répond Rewbell : la calomnie est une bonne fortune. — Applique-toi à toi-même ton raisonnement à l'égard de Carnot », répliquai-je. Rewbell sourit.

Qui est-ce qui ne croirait pas que nous avons enfin obtenu quelque retour sincère à la tranquillité, et que chacun, ayant réfléchi de son côté, se sera amendé sur son irritabilité; mais les passions ne s'amendent pas. Le lendemain de la discussion que je viens de rapporter, Carnot arrive d'un air tout radieux et comme ayant fait une découverte qui doit tout confondre. Il nous apporte une lettre originale qui avait été écrite en frimaire an 11, c'est-à-dire trois années auparavant, à Hébert par le général Jourdan, de concert avec son chef d'état-major Ernouf et le représentant du peuple Duquesnoy; il était sans doute question de patriotisme et du plus ardent dans cette lettre écrite au fort de la terrible année, dès ce moment nommée la Terreur et qui a été depuis rappelée sous ce nom avec tant de récriminations plus ou moins fondées. Sans doute Jourdan y parlait avec trop de confiance à Hébert. Cet Hébert n'était d'abord qu'un fort médiocre personnage en lui-même; la

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