‹ Mémoires;Chapitre 152 sur 302 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

famosité de son patriotisme avait pu de loin faire croire que c'était quelque chose; il tenait malheureiisement la première influence, lorsque son journal le Père Duchesne, envoyé par torrents à toutes les armées, était lu par les généraux non moins que par les soldats, qui, les uns et les autres, étaient obligés d'y reconnaître l'évangile, puisque tous les jours les opinions du Père Duchesne se trouvaient transformées en lois et en jugements. Mais enfin qu'est-ce qu'une lettre écrite en l'an II par le général Jourdan a de commun avec le moment actuel, pour qu'on voulût accuser l'un par l'autre? Voici au surplus le fragment de cette lettre : « Voilà le labyrinthe où nous sommes perdus par de faux projets; tu dois bien penser, qu'ils viennent de faux patriotes; nous t'avons parlé de l'homme : informetoi, frère; nous découvrons notre âme comme à celui qui peut remédier aux malheurs de la République! »

Carnot concluait de cette désignation, « l'homme», que c'était de lui qu'il avait été question dans la lettre du général Jourdan à Hébert ; qu'ainsi Jourdan était un anarchiste qui dès lors ne se gênait point pour manquer à un membre du gouvernement, puisque Carnot était alors membre du Comité de Salut public. Ce raisonnement rétrograde nous parut singulièrement dangereux par ses conséquences, et je dis à Carnot qu'il n'était plus membre du Comité de Salut public, mais bien du Directoire. Louis XII avait dit autrefois que « le roi ne se rappelait pas les injures faites au duc d'Orléans » : sans prétendre que la citation fût fort juste, et convenant qu'elle n'était peut-être pas assez républicaine pour Carnot, il était cependant possible d'en prendre pour soi le principe applicable à tout le monde, si nécessaire surtout dans les révolutions. Carnot s'écrie qu' « il ne s'agit pas seulement de lui, mais des principes. — De quels principes entends-tu parler? lui demandons-nous. Des principes de la haine, sans doute.... » Carnot exige que nous entendions le surplus de la lettre ; c'est un post-scriptum ainsi conçu, écrit de la main même de Jourdan et signé de lui : « Je suis en

colère aussi, moi, f L'armée manque de tout, et, mille bombes!

des b qui ont les pieds chauds veulent faire marcher l'infanterie sans souliers, la cavalerie sans fourrage, les chevaux sans

foin, et l'artillerie sans chevaux. Adieu, f Jourdan. » Tous les

membres du Directoire peuvent reconnaître et regretter qu'un tel style eût jamais été employé, mais Carnot peut-il méconnaître que ce style de colère fût beaucoup celui de l'action énergique qui se fit jour au milieu de la conflagration; que cela d'ailleurs n'avait rien de commun avec la circonstance présente, la seule dont le Directoire eût la mission de s'occuper? Carnot, plus exaspéré, répond qu'il est bien constant qu'on ne peut ici faire entendre la voix de l'honneur et de la justice; qu'il s'attendait au déni qu'il en éprouve

aujourd'hui; qu'au surplus, pour l'acquit de sa conscience, il a fait faire pour chacun de nous une copie de la pièce de Jourdan, dont il garde l'original; qu'il nous remet à chacun une copie pour y réfléchir, et reconnaître si nous pouvons conserver encore à la tête des armées un pareil « soudard de 1793 ». Carnot oubliait en ce moment que le soudard dont il parlait avec aussi peu de ménagements n'était pas un autre que le vainqueur d'Hondschoote et de Fleurus ; que lui, Carnot, avait été l'un des premiers à désigner pour le commandement en chef le général Jourdan à l'époque que cette lettre reproduisait; qu'il l'y avait rappelé, et qu'il avait signé tous les brevets de celui qu'il accusait aujourd'hui à cause des opinions qu'ils avaient tous pratiquées.... Voilà où mène la passion : comme elle fait perdre les souvenirs! comme elle les rend importuns et tourmentants pour ceux qui veulent les oublier! comme elle égare l'homme même supérieur en toute autre chose!

Tandis que se passent dans notre sein de pareilles discussions si peu dignes de nous, et dont je voudrais éteindre la mémoire, si notre douloureuse expérience ne présentait pas une utile leçon, le roi de Prusse demande que les pays prussiens sur la rive gauche du Rhin soient administrés conformément aux lois antérieures ; il ajoute que les anniversaires des rois de Prusse doivent y être fêtés : le monarque tient si essentiellement à voir célébrer sa fête, qu'il considérera comme une offense personnelle l'obstacle qu'on y apporterait. Voilà qui pourrait annoncer un désir de rupture. Si nous éprouvons des revers, il nous attaquera : telle est la politique connue du Cabinet des Prussiens. Nous nous y attendons. Rewbell s'oppose à toute faiblesse envers le roi de Prusse. Les autres membres pensent qu'il faut garder le silence, et laisser faire ce qui se pratiquait.

Je serais un moment reposé et vraiment heureux s'il était possible de voir la France rendue à la tranquillité, et si les agents passionnés qui sont encore en place ne rallumaient sans cesse le feu des ressentiments. Il est impossible d'espérer que le Midi recouvre la paix, tant qu'il restera soumis au commandement de Willot. Je mets sous les yeux du Directoire de nouvelles pièces à la charge de ce général boute-feu, et je demande son remplacement. Carnot propose Pichegru : Revellière et Rewbell croient qu'on n'y gagnerait l'ien. Carnot interrompt, et annonce l'arrivée du général Marescot. Ce général du Génie a laissé l'armée du Rhin totalement désorganisée et manquant de tout. Je dis à Carnot qu'il est bien étonnant que nous ne soyons instruits du mal que lorsqu'il est à son comble. Le ministre de la guerre présentera les moyens de faire arriver promptement sur le Rhin des hommes et des approvisionnements.

an V.

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