CHAPITRE XIX
Ce n'est pas assez des journalistes pour interrompre les séances du Directoire, maintenant c'est le tour des comédiens. La division la plus vive s'est prononcée entre les différents artistes des théâtres, principalement de ceux de la République et de Feydeau. Le ministre de l'intérieur nous dit qu'il a tout fait pour les réconcilier, et n'a pu réussir. Ils lui font perdre la tète, et l'occupent plus que tous les administrés de la République. Je ne crois pas qu'une pareille affaire doive encore prendre les moments du Directoire ; je charge le ministre d'amener chez moi les dissidents; nous prendrons des mesures pour que le théâtre de la République n'éprouve point de défections qui mettent l'art en péril.
Ximénès et Bernardin de Saint-Pierre, Poinsinet et le père de Hoche sont également dans le besoin. Je les ai secourus autant que mes moyens me le permettent, mais les hommes de bien et de talent sont les créanciers légitimes de la patrie; je crois maintenant devoir exposer leur situation au Directoire. Je demande des secours pour ces citoyens recommandables sous tous les rapports, et un logement pour Bernardin de Saint-Pierre. Ma proposition est adoptée, et le ministre de l'intérieur en est chargé.
Le bureau central de Marseille a convoqué la réunion des muni- 29 Nivôse cipalités pour aviser aux moyens de se défendre contre les progrès de la contre-ré^^olution, non seulement protégée, mais encouragée et fomentée par Willot. On se récrie contre cette mesure illégale; le ministre de la police présentera un rapport. Rewbell communique une lettre de Comeyras, agent des relations extérieures en Suisse. Brune l'a prévenu que les forts de Brenette et autres n'étaient pas démolis, conformément aux traités. Carnot, qui n'a pas renoncé à la colère, dit que Brune est un général anarchiste bon à destituer. Je me lève et demande à Carnot « s'il a à reprocher àBrune d'autrecrime que celui d'être républicain. Il a exécuté des ordres rigoureux, sous le Comité de Salut public, qui l'aurait fait guillotiner s'il n'avait pas obéi. N'ai-je pas été dénoncé moi-même à votre comité, et par votre comité, avant le 9 Thermidor, pour avoir été trop doux selon ses vœux? Ce ne sont pas des actes de rigueur, ni même de violence, que je viens reprocher : ils furent l'indispensable moyen de la défense, et la liberté en fut le but. Je puis même tout le premier avoir dépassé ce but, quand nous n'étions plus les maîtres ni des choses ni des hommes. Nous avons dû être téméraires, terribles alors, comme la Révolution l'ordonnait. Aujourd'hui qu'elle s'est épurée, la question est d'être sage et mûr comme elle le prescrit, et de vivre soumis à la loi, dans l'enceinte constitutionnelle : revenir sur les malheurs passés est une mauvaise action. Carnot tout le premier n'aurait rien à gagner dans cette évocation des personnalités sans cesse rattachées aux tourmentes de la Révolution. »
J'allais entrer dans une série de raisonnements et de souvenirs, que la mémoire de Carnot vit au moment d'éclater avec abondance, lorsqu'il se radoucit tout à coup. Le ministre de la guerre et l'agent en Suisse donneront promptement des éclaircissements sur la conduite de Brune.
Forcé de renoncer à la poursuite de Brune, Carnot se porte sur un autre point : « Avez-vous examiné les dépêches de Willot? » demande-t-il au ministre de la police. Cochon lui répond affirmativement. « Apportez-vous les destitutions des municipalités ?i'éplique Carnot. — Non, dit le ministre; je ne suis pas de cet avis, mais seulement de faire quelques changements parmi les commissaires. Ils sont tous révoqués, et remplacés par ceux qu'a désignés l'agent secret envoyé à Marseille. » J'interpelle le ministre de la police et lui demande quel est cet agent. Il avoue que c'est sur la recommandation de Letourneur et Carnot qu'il a été envoyé et qu'il est payé. Voilà une manière de gouverner à deux qui n'est pas fort légale dans un gouvernement à cinq, où tout doit se décider à la majorité. On pourrait appeler cela un gouvernement dans le gouvernement, ou déjà même un gouvernement occulte.
Le général Moreau ne pouvant plus tenir à Kehl, ce fort est rendu aux Autrichiens après quatre mois de siège. La garnison, commandée par Desaix, soi't avec les honneurs de la guerre, tambour battant, drapeaux déployés, armes et bagages. Quelques jours après, la tête du pont d'Huningue se trouve ne pouvoir plus être défendue; elle est de même abandonnée.
Le ministre de la police, dont le zèle infatigable se représente sous toutes les formes, vient nous annoncer, dans notre intérêt sans doute, qu'il s'est formé une réunion d'individus occupés à prôner sans mesure Bonaparte et Barras; que ces individus provoquent des adresses en notre faveur, mais que ces adresses sont dictées par le parti royaliste, qui veut nous déconsidérer ; que des patriotes imbéciles ou de mauvaise foi donnent dans ce piège; que le député Bergoing a une connaissance particulière de cette réunion. Il résulterait de son programme qu'elle ne dirait du bien de Bonaparte et de moi que pour nous faire du mal; qu'ainsi notre sort serait aussi malheureux du côté des patriotes, qui nous accordent leur estime, que du côté des aristocrates, qui nous poursuivent de leur haine. Je crois, quant à moi, pouvoir être aussi indifférent aux louanges qu'aux injures; et je suis sûr de ne pas plus vouloir rechercher les vmes que de ne pas craindre les autres. Ma conscience est le seul tribunal que je consulte; mais si je m'y défends quelquefois, je ne m'absous pas toujours. Au surplus je sollicite la surveillance et l'intervention du ministre de la police sur les faits qu'il nous a révélés; ils sont d'une espèce nouvelle et assez originale.