‹ Mémoires;Chapitre 157 sur 302 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

battu sous mes ordres dans cette journée. Cette circonstance marquée de relation avec moi a été depuis pour lui le motif ou le prétexte de me revoir et de m'écrire. Je n'ai rien soupçonné de lui qui ne m'ait paru d'un homme loyal, brave et républicain. Rewbell, Revcllière et même Carnot demandent qu'il soit instruit contre ces journalistes qui m'ont calomnié; je m'y oppose formellement.

Parmi les personnes que le ministre de l'intérieur se propose de conduire avec lui en Belgique, le ministre de la police, qui ne demande qu'à se rendre intéressant aux dépens de tout le monde, sans en excepter son collègue que l'on appelle son ami, nous signale comme homme dangereux le nom d'un M. Cadet, comme pour s'être, dans plusieurs occasions, fortement prononcé contre la réunion de ce pays à la République. Rewbell croit qu'un pareil compagnon de voyage n'est pas celui qui convient le mieux. Carnot et Letourneur disent qu'on ne peut pas empêcher le ministre d'emmener avec lui l'un de ses amis, et surtout son apothicaire. Ce n'est point à cette qualité que nous en voulons; M. Cadet accompagnera donc Bénézech tant qu'il plaira à tous les deux.

Des notes ont été demandées à Clarke sur les chefs de corps de g piuviôsc l'armée d'Italie; elles ont été transmises par le général en chef; an v. ■elles se réfèrent la plupart au principe, qu'il m'a précédemment annoncé avec développement, qui consistait à me dire confidentiellement tout bas le plus de. mal possible de tous ceux qu'il exaltait le plus en public dans ses bulletins solennels. Les généraux de division, à leur tour, suivant, comme par une éducation ou un instinct de corps, l'exemple de leurs maîtres, se livraient aux jugements les plus sévères et même diffamateurs envers leurs subordonnés dont ils avaient rendu les comptes les plus flatteurs dans leur rapport. Triste et honteux exemple de la conduite de beaucoup de militaires hors du champ de bataille; leur fausseté peut se mesurer avec ce que les cours nous présentent de plus accompli en ce genre. Clarke, qui d'ailleurs sourit à tous, et donne raison à tout ce qui lui parle, nous dit à son tour confidentiellement que les choix et les exclusions sont l'ouvrage des généraux de division; que plusieurs dans cette opération peuvent avoir trop cédé à l'influence de leurs opinions politiques personnelles; il ne veut pas jeter du blâme sur ceux qui ont été choisis, mais seulement décharger ceux auxquels on n'aurait à reprocher que cette exclusion.

Nous recevons des nouvelles de Bonaparte ; il vient de remporter une suite de victoires éclatantes, gagnées les 23, 25, 26 et 27 nivôse derniers; les combats de Saint-Michel, de Montebaldo ont précédé la fameuse bataille de Rivoli, et ont été suivis des combats d'Anguerin (sic), de la bataille de la Favorite et du combat de Saint-

Georges devant Mantoue. Vingt-trois mille prisonniers, soixante pièces de canon, des drapeaux, des munitions, des convois, sont en notre pouvoir. Il nous écrit que des dix mille hommes de l'armée des côtes de l'Océan qui lui ont été annoncés depuis longtemps, il n'a encore reçu que dix-huit cents hommes. « N'attendez pas, dit-il, que l'empereur ait organisé une nouvelle armée pour me faire passer les secours que je demande. »

Au moment où des triomphes aussi décisifs viennent de mettre un grand poids pour le Directoire dans la balance des négociations, je pense que la manière la plus noble de profiter de nos avantages, c'est d'insister sur la liberté et l'indépendance des peuples d'Italie, et d'abord du Milanais. Carnot s'y oppose encore; il est dans le système de tout rendre. Rewbell soutient avec beaucoup de chaleur qu'une restitution aussi large serait un abandon autant immoral qu'impolitique, et même aujourd'hui impossible, en raison de tous les antécédents qui nous ont liés envers les peuples conquis, auxquels nous avons formellement déclaré qu'ils étaient des peuples affranchis, et dont nous protégerions l'indcpendance. « Une telle conduite, si nous étions capables de nous y laisser aller, continue Rewbell, une pareille félonie pourrait ne mener à rien de plus qu'à faire égorger l'armée française. — Non, répond Carnot, notre armée serait beaucoup plus exposée si ce que vous proposez était accepté : la paix serait différée, peut-être rompue; et pour toute l'Italie, je ne voudrais pas la retarder d'une heure. » La Revellière pai-le pour l'indépendance de l'Italie. Letourneur et Carnot ne la veulent point. Carnot va jusqu'à dire qu'il donnerait un soufflet à celui qui proposerait de rompre les négociations de paix, sous le prétexte de l'indépendance italique. Rewbell prend au sérieux le mot qui vient d'échapper à Carnot : « Explique-toi, lui dit-il, sur ce que tu entends par un soufflet, et à qui s'adressent tes menaces? » et en même temps Rewbell se levait, comme un homme provoqué qui offre à l'instant de se rendre sur le pré. Carnot répond en souriant : « Je demande pardon à mon collègue; quand j'ai dit : « si quelqu'un proposait de rompre les « négociations », je n'ai voulu sans doute parler que d'une personne étrangère au Directoire. Je sais bien qu'ici notre droit, comme notre devoir, est de discuter nos relations extérieures dans toutes leurs conséquences. » Le résultat est qu'il sera écrit à Clarke d'insister sur l'indépendance du Milanais, autant que celte clause n'amènerait pas la rupture des négociations; que Ronaparte sera consulté. Rewbell demande que l'article de la Sentinelle de Louvet, du 2 pluviôse, qui est en faveur de l'indépendance de l'Italie, soit réimprimé dans le Défenseur; malgré l'opposition, nous obtenons. l'impression séparée de cet article.

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