CHAPITRE XX
Bonaparte, qui élève tous les jours davantage son ton en pro- 9 PI1\^lô^ portion de ses victoires, nous écrit de la manière la plus impérieuse pour réclamer les chefs de la 17^ demi-brigade arrêtés et détenus illégalement à Marseille par Willot. Peut-être ne devrionsnous rien accorder à l'insolence d'un général; mais, comme cette fois il a raison au fond, j'obtiens que des ordres seront donnés en conséquence.
Le message relatif aux journalistes est présenté par le secrétaire Lagarde et rejeté; on adopte simplement une déclaration des faits, qui sera transmise au corps législatif.
Tandis que je proclame tous les jours les principes de la liberté de la presse, la tolérance même pour les journalistes qui en abusent, voici une scène d'un genre tout singulier, et où je vais me voir donner encore un principal rôle qui ne m'appartient pas, quoique beaucoup d'apparences soient contre moi. Voici les faits, tels au moins que les présente lé plaignant, M. l'abbé Poncelin.
Il résulte de la dénonciation faite au Directoire que, le lopiuviôso 7 pluviôse, à cinq heures du matin, un officier supérieur de la gendarmerie se serait transporté avec un faux mandat d'amener à la campagne de M. l'abbé Poncelin, rédacteur propriétaire du journal appelé le Courrier républicain; qu'il aurait, dit-on, arrêté ledit abbé, l'aurait amené à Paris les yeux bandés et l'aurait déposé dans une chambre au Luxembourg, où il aurait, vers sept heures du soir, reçu cinquante coups de verge sur le derrière. Ce traitement lui aurait été fait en raison des injures dont son journal est rempli chaque jour, principalement contre Bonaparte et Barr di&.hG Messager ^■du soir raconte, dans son n° 230, que, dès le 6 pluviôse, deux
idividus s'étaient présentés chez M. Poncelin, disant avoir
lui communiquer une correspondance qui démentait positi-
^vement les prétendues victoires du général de l'armée d'Italie;
^qu'à la faveur de cette proposition alléchante, acceptée avec
^transports, on avait substitué une défaite complète aux der-
lières victoires très réelles. M. Poncelin, après avoir rédigé
jon journal à Paris, retournait ordinairement le soir à
an V.
sa campagne. Le matin, il y avait vu arriver deux individus porteurs d'un mandat d'arrêt contre lui. Sans méfiance, il les aurait suivis; ils auraient traversé ensemble le boulevard neuf, le Luxembourg. On l'aurait fait monter dans les appartements du Directeur Barras. 11 se serait trouvé ensuite dans une chambre qui donne sur une cour bien fréquentée. On lui aurait apporté un bouillon, il aurait demandé du café. Bientôt on lui aurait servi à dîner; il aurait mangé avec appétit, et, chose bien étonnante, on l'aurait servi en vaisselle plate.... A la suite de ces repas fantasmagoriques, qui lui étaient présentés par des individus masqués, M. l'abljé Poncelin aurait été saisi, appréhendé au corps par les mêmes individus armés; ils l'auraient chargé de coups, et lui auraient donné jusqu'au sang d'impitoyables étrivières.
Il y avait dans toute cette histoire quelque chose de romanesque et de mystérieux, où la curiosité publique allait trouver à s'évertuer. C'était une belle matière de journalisme. La Gazette française^ prenant l'affaire sur le ton du plus haut tragique, dans un récit à sa manière, présenta les faits avec une couleur et des insinuations dont il était bien facile de voir que j'allais être le point d'attaque. Les amis de Poncelin citaient ce passage, qu'ils appelaient pathétique et plein d'intérêt; je n'hésite point, à mon tour, à le reproduire dans son entier. Le rédacteur de IsiGazelte française, après avoir représenté la victime sanglante, déchirée, humiliée, met dans sa bouche cette prosopopée, comme lancée au sein du corps législatif ou du Directoire : « C'est en obéissant à un mandat revêtu des formes de la loi, que j'ai été conduit dans une prison non légalement reconnue. Cette prison, dans quel lieu l'a-t-on choisie? Dans le palais de ceux nommés par le peuple pour me défendre. En allant au Directoire, pouvais-je croire aller à la mort? C'est ma confiance en sa justice, qui m'a jeté dans les bras de mes bourreaux. J'étais innocent de ce qu'ils me reprochaient; j'eusse été coupable, que la loi seule devait