CHAPITRE XX
me punir. Directeurs, législateurs, si par votre silence vous approuvez cette maxime de se faire justice soi-même, la société s'écroule à l'instant, et les poignards seront plus puissants que les décrets. Les lois qui me protègent sont clairement expliquées dans l'acte constitutionnel; mais, déjà assassiné, qui me sauvera de mes bourreaux, si vous ne venez à mon secours? Mes plaintes leur paraîtront un acte de rébellion à leur justice suprême; l'intérêt des âmes sensibles, une conjuration; et l'indignation publique, une révolte contre leur législation. Si vous ne me vengez au nom des lois, des lois si cruellement violées, si ma cause ne devient pas la vôtre, tous les cœurs s'éloignent de vous, le crime triomphe, et vous périssez tous. Déjà plusieurs d'entre vous ont été menacés d'être assassinés, c'est un fait de notoriété publique. Qui sait si parmi mes assassins vous ne reconnaîtrez pas ceux qui essayaient sur moi les coups qu'ils doivent porter sur vous; mais votre danger ne serait qu'imaginaire, que mon assassinat n'en serait pas moins réel. Je suis Français, la Constitution me protège; son pouvoir repose entre vos mains; vengez-moi, ou plutôt vengez la Constitution, et faites respecter la puissance qu'elle vous a confiée. Qui osera douter de la protection de l'acte constitutionnel, quand on verra les assassins poursuivis jusque dans le palais du Directoire, dont ils ont emprunté le nom pour m'arrêter, le sceau pour me renvoyer mes papiers? Qui osera y compter, si tant de violations sont consacrées par le silence? Mes bourreaux m'ordonnaient de recommander mon âme à Dieu : je lui avais' oiïerl et mes maux et ma vie; puisque j'existe encore, c'est aux dépositaires de l'autorité que je me confie : ils doivent présider à la justice sur la terre, comme Dieu préside dans les cieux à la justice éternelle et à l'ordre immuable de la nature. »
Ce morceau fut, dans le temps, attribué à M. Fiévée, qui irédigeait en chef la Gazette française
A la suite de la Gazette française, au son de trompette guerrière de M. Fiévée, vinrent le lendemain se ruer sur moi tous les bataillons des pamphlétaires quotidiens, hebdomadaires et mensuels. C'étaient des imprécations épouvantables contre ce Barras qui avait, disaient-ils, ordonné la fessée de Poncelin. Cette affaire occupe tout Paris. Isnard disait avec solennité qu'il préférait la perte d'une bataille au malheur d'un acte arbitraire aussi répugnant. Isnard allait prendre sa comparaison dans une sphère bien élevée, iln'était nullement dans celle oij l'on ait à perdre ou à gagner des batailles. Dumolard accourut chez Carnot pour le consulter sur tout cela. « Personne, assurait-il, n'est en sûreté désormais », et en s'exprimant ainsi, d'après le récit même de Carnot, il avait l'air de porter ses mains aux boutons de sa culotte pour pour se préserver d'un attentat pareil. Rewbell vint chez moi pour causer de Poncelin; il me raconta à son tour une version qu'il tenait de l'apothicaire du Directoire, et ce que contenait la plainte de Poncelin. Je lui dis : « Il faut que l'accusateur soit mis en présence de l'accusé ou des accusés. Les témoins et pièces sont indispensables au procès. »
Le surlendemain, le juge de paix de la section du Luxembourg m'écrivit, mais avec convenance, pour avoix la permission de faire perquisition des lieux indiqués dans la plainte de Poncelin. Je rendis compte de sa demande. Il fut décidé que le ministre de la police était chargé de faire savoir à M. le juge de paix que c'était au Directoire lui-même qu'il devait s'adresser directement pour en obtenir ce qui pouvait être laissé à son ministère; je demandai au Directoire d'accorder tout ce qui serait demandé. Les perquisitions furent
1. Les mœurs de Fiévée sonl ici l'objet de commentaires qui ne peuvent être reproduits. J'ai dû supprimer trois lignes. (G. D.)