CHAPITRE XX. 29S
faites effectivement et dans toute la latitude que désira le plaignant qui avait invoqué la justice; il ne reconnut aucun des lieux qu'il avait désignés dans sa plainte, ni, parmi les personnes de ma maison qu'il passa en revue, aucune de celles qui auraient pris part au douloureux traitement dont il avait été la victime. D'autre part, M. Poncelin se trouva, quelques jours après, inculpé pour avoir voulu suborner deux de mes gens, à l'effet d'en obtenir des déclarations contre moi; il se vit ainsi démonté par le feu croisé d'une batterie supérieure. Ses conseils lui démontrèrent qu'ainsi dénué de preuves, il ne pouvait espérer aucun succès devant la justice; que ce serait inutilement montrera la France ses meurtrissures, témoignage de sa flagellation, car tel est notre pays, que lorsque le ridicule s'est emparé de quelqu'un, il ne peut s'en tirer autrement qu'en se faisant oublier. M. Poncelin se hâta donc de retirer sa plainte; il joignit ses respectueuses excuses à celles de M. le juge de paix, qui était désolé de m'avoir causé ce dérangement. J'acceptai les doubles excuses, je dis à M. Poncelin que, pour mon compte, je croyais être généreux envers lui en l'engageant à avoir désormais moins de légèreté dans la manière dont il s'exprimait sur ce qui touche à l'honneur des citoyens. « Il ne s'agit pas de moi, lui dis-je : je suis homme public; je me suis placé volontairement sur la grande route : je n'ai pas le droit de me plaindre des éclaboussures ni des orages; mais d'autres que moi pourraient être plus chatouilleux, prenez-y garde! » (L'abbé avait osé dire, dans son journal, que j'avais été mis à Bicêtre sous l'ancien régime par lettre de cachet ; que j'avais filé la carte dans les tripots de jeu, etc.) Je demande aux honnêtes gens si des calomnies aussi grossières peuvent être comprises dans le cercle de la polémique. M. Poncelin, se retirant cérémonieusement, ajouta des remercîments à ses excuses. Quelque temps après, où il sera enveloppé dans la bagarre du 18 Fructidor avec les journalistes, on verra ma
conduite envers un homme qui s'était permis d'aussi odieuses diffamations.
Mais j'entends le lecteur se dire : Quel droit te crois-tu, Barras, de te montrer par suite si généreux, lorsque tu seras à la tête d'un grand coup d'État? La clémence de la dictature est-elle autre chose qu'un outrage de plus à la justice dont elle interrompt le cours?... Si Pôncelin avait aussi cruellement outragé ton ami Bonaparte et toi, pourquoi ne le poursuivez-vous pas devant les tribunaux? en poursuivant la calomnie, vous auriez eu toutes réparations; et d'ailleurs tu viens, Barras, de nous faire un récit à ta manière. Te voilà hors des punitions de la justice parce qu'elle manque de preuves; es-tu absous par la première de toutes les justices,^ celle du tribunal de la conscience? Et même, dans ce récit fait à ta guise, que nous as-tu livré sur ta participation dans ce guet-apens? Comment celui qui parle sans cesse de la liberté de la presse a-t-il pu la respecter assez peu pour en punir une erreur, un écart, un délit, même d'une manière aussi criminellement arbitraire? Je vais répondre avec la franchise d'un homme qui, en faisant ses Mémoires, a bien entendu faire ses confessions, quoiqu'il ne leur ait pas donné ce nom avec le faste qu'y ont mis des philosophes et même des saints.
Voici, dans foute sa simplicité, l'histoire de la catastrophe de l'abbé Pôncelin, telle que je l'ai sue dans tous ses détails, mais détails qui ne m'ont été connus que plus de deux ans après, comme le prouve une pièce importante qui est parvenue entre mes mains en l'an YII.
Il est très vrai, d'après ce que j'ai cité des aménités littéraires et quotidiennes de M. Pôncelin non seulement contre Bonaparte et moi, mais contre tous les patriotes civils et militaires, fonctionnaires ou simples citoyens et toute la partie de la société tenant à la Révolution ; il est très vrai que tous les républicains enfin avaient singulièrement à se plaindre des calomnies de l'abbé. Bonaparte n'était pas le,