‹ Mémoires;Chapitre 161 sur 302 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

moins sensible de tous aux outrages. Son irritation avait été poussée à bout dans plusieurs occasions; son exaltation était assez naturelle lorsque les victoires les plus éclatantes et les plus incontestables étaient tous les jours transformées on défaites, « Je croyais, répétait-il sans cesse, mériter une autre récompense. » Bonaparte, blessé au cœur, nous avait souvent écrit pour s'en plaindre, ne concevant pas qu'on le laissât victime de la sorte, comme si cela eût dépendu de nous, et qu'il nous fût possible d'agir sans les lois, ou au delà des lois, autrement que par coups d'État. Nous avions répondu à Bonaparte ce que j'avais toujours dit pour mon propre compte : il n'y a à opposer aux calomniateurs que les lois ou le mépris, qui se trouve sanctionné bientôt par l'opinion publique. Cela n'^avait jamais satisfait Bonaparte. Il m'avait fait rappeler ce qu'il nous avait tant de fois écrit, par les militaires de tous grades, aides de camp et généraux, qu'il envoyait à Paris. Ces militaires de l'armée d'Italie, que Bonaparte adressait plus particulièrement chez moi, comme son ami et leur protecteur naturel, avaient rencontré dans mes salons beaucoup de camarades du Rhin et de toutes les armées. On s'y était entretenu de la méchanceté des journalistes et de leurs dispositions continuellement hostiles contre la gloire républicaine. On avait raconté chez moi que le général Marceau, expirant à Altenkirchen, avait dit en pressant Ja main d'un ami : « Je ne- suis point malheureux de mourir : c'est le seul parti honorable qui reste- aux hommes qui ont servi leur patrie et qui voudraient lavoir respectée ». Le général Lefebvre, dans ce moment à Paris, et non moins de mauvaise humeur que les autres contre les déclamations des journalistes, avait plusieurs fois dit chez moi qu'il était de l'avis de Marceau; que les généraux républicains étaient décidés h se faire tuer ou à donner leur démission; que la malveillance ne les poursuivait et ne les diffamait ainsi que parce qu'elle se sentait appuyée d'une partie du gouverne-

ment, trompé sur leur compte; que, de plus, une tourbe d'officiers récemment dépêchés aux armées, pour en usurper tous les grades sans avoir fait la guerre de la liberté, mécontentait les braves. Lefebvre avait été écouté avec l'adhésion que ne pouvait manquer d'obtenir une autorité d'aussi grand poids que la sienne. A la suite de tous les discours contre les royalistes, plus d'une fois avaient été faites des menaces d'ajouter les effets aux paroles. On avait parlé de coups de plat de sabre, de canne et de fouet; quelques-uns croyaient que ce dernier traitement suffisait à de misérables folliculaires. Il paraît que dans une de ces réunions militaires qui avaient lieu chez moi, et dans d'autres, oii se trouvaient, avec des militaires, des députés et des citoyens sans fonctions, on s'était plusieurs fois porté le défi d'en finir avec les journalistes. Des officiers attachés à Bonaparte (tels qu'il en avait toujours à Paris, sous différents prétextes, pour faire sa police) furent surtout frappés des dernières assertions faites contre le général en chef de l'armée d'Italie. Plusieurs fois dans la société, ils s'entendirent faire le reproche de lâcheté, s'ils continuaient à supporter de pareilles infamies. Quelques-uns même crurent s'exposer à l'humeur de leur maître, qui les accuserait d'avoir manqué à ses instructions et trahi leur mandat, s'ils ne tiraient enfin vengeance des journalistes. Il paraît que des militaires et des députés qui m'étaient personnellement attachés, et qui, ne voyant pas de meilleur œil tout ce qui était chaque jour débité et tenté contre moi, furent rencontrés par les sicaires ou les séides de Bonaparte, et qu'on se communiqua les intentions réciproques. Les agents de Bonaparte confièrent leur projet de faire un exemple sur un des notables journalistes. Poncelin, comme abbé et comme chef propriétaire de deux journaux contre-révolutionnaires, réunit tous les suffrages pour être le sujet sur lequel s'accomplirait le grand exemple. Les hommes de Bonaparte ne voulaient pas moins que de le

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