CHAPITRE XX
mettre dans un sac et l'envoyer aux filets de Saint-Cloud. « Cela ne fait point de bruit, disaient-ils; nous en avons fait bien d'autres pour notre général en chef. » Mes amis trouvèrent la leçon par trop forte, et croyaient qu'un délit, même aussi réel que celui de la noire et froide calomnie, ne devait pas être puni par un crime. Ils firent des observations de morale et d'humanité, dont les exécuteurs de Bonaparte se moquaient de toute leur hauteur, accoutumés qu'ils étaient à tant et de bien autres exécutions. Ils voulurent bien accorder cependant qu'on rouerait de coups l'abbé Poncelin, non jusqu'à le tuer complètement, mais bien le laisser pour mort. Cela ne paraissait pas moins terrible à mes amis, qui ne voulaient pas pousser jusque-là la défense de mon honneur : « Si on lui donnait seulement le fouet? » dit quelqu'un d'eux. Les bonapartistes s'écrièrent que c'était une plaisanterie qui pourrait même faire plaisir à l'abbé Poncelin, connu d'ailleurs pour avoir des goûts fort bizarres : « Il y a tel fouet bien appliqué qui cesse d'être une plaisanterie, dit un autre, et qui, je vous assure, ne flattera pas les goûts sensuels de l'abbé Poncelin. Au surplus, ce que nous voulons, c'est l'exemple : il sera atteint par la correction et l'humiliation. » On capitula pour cette dernière condition, et il fut arrêté que l'abbé Poncelin serait fustigé.... Ce qui fut arrêté fut exécuté comme on l'a vu. Je crois bien que ceux qui ont coopéré à cette œuvre singulière de miséricorde et d'indulgence comparée à ce que voulaient les hommes de Bonaparte, ont eu bien l'intention de venger ma réputation et do procurer une petite jouissance à mon ressentiment présumé. J'étais investi d'un grand pouvoir, et je conviens que dans les amis qui nous servent alors il peut y avoir quelque empressement de plus vers nos désirs et nos passions que si nous étions sans aucun moyen de récompenser ce qui est fait pour nous. Mais, je le jure à la distance du temps où je fixe sur le papier ces circonstances, et oii tout ce qu'elles
iiOO MEMOIRES DE BARRAS.
peuvent avoir de reprochable et même dû coupable se trouve prescrit pour la justice comme pour la mémoire des hommes, je jure que non seulement je fus étranger à la conception comme à l'exécution de la fustigation de M. Poncelin, mais que je ne l'ai apprise que par la première dénonciation faite au Directoire; que je n'en ai su les détails circonstanciés et le nom des exécuteurs que longtemps après. Ainsi je me suis défendu au moment même et de très bonne foi, et tout à fait convaincu de l'innocence de ma position.... Lorsque tout m'a été connu, et que j'ai eu la preuve que l'exécution avait été faite non seulement par des jeunes gens subalternes, mais par des hommes très murs d'âge, et élevés en grade : connaissant la générosité de leurs intentions qui pouvait en excuser l'étourderie, jugeant la situation où ils se trouvaient engagés, et tout ce que j'apprenais de la confiance personnelle la plus intime, ai-je dû révéler et livrer à la justice ce qui sans doute devenait très coupable devant elle, mais ce qui pourtant, d'après toutes les explications sincères qu'on vient de lire, pouvait bien être susceptible d'un pardon très mérité, comme compensation d'un mal très réel fait par les calomniateurs? La circonstance postérieure qui est présentée dans la lettre qui m'a été écrite en l'an VII, par un certain Louis, peut sans doute ofTrir une combinaison plus que subtile dans celui qui l'a imaginée pour diriger la poursuite contre moi : mais nous étions en état do guerre avec M. Poncelin et tous ses associés, qui trouvaient dans son accident un nouveau motif de déployer leur acharnement. Quand la défense était aussi indispensable, il fallait bien, ce me semble, se référer à la maxime : « Force ou ruse ». On peut la réclamer surtout quand on ne fait que la guerre défensive. C'est là tout mon retranchement dans l'affaire Poncelin.