‹ Mémoires;Chapitre 164 sur 302 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

promettent-ils bien d'écrire pour toutes leurs diffamations qu'ils sont plus stimulés que contenus. Le Cousin Jacques a dit et écrit, à ce qu'assure le député Bergoing, que la paix avait été différée avec le Portugal pour éviter que je la signasse comme président. Un homme à lui, de concert avec Carnot, a été envoyé à cet effet à Lisbonne; son nom est Chors. Cet homme, au rapport de Bergoing, a été chassé de l'Amérique. Des citoyens honorables de Bordeaux ont en main des lettres du Cousin Jacques relatives à ce tripotage diplomatique. Bergoing offre d'en justifier. On pourrait voir, par une lettre du marquis del Campo, combien il était impatient de signer cette paix. D'après l'intrigue qui vient d'être signalée pour la différer, on reconnaît jusqu'où les passions peuvent entraîner les hommes les plus estimables, et comment elles les font manquer même à leur système, puisqu'ici ceux qui étaient tous les jours occupés à parler de leur amour pour la paix et de tous les sacrifices qu'elle commandait, se trouvaient les mêmes qui s'y opposaient en diffamant le collègue qu'ils voulaient priver du légitime honneur d'apposer à un traité de paix sa signature comme président.

Des négociations d'alliance avec la Sardaigne sont renouées à Paris entre le ministre des relations extérieures et M. Balbo.

Un discours prononcé par le député Dumas au Conseil a été inséré dans le Rédacteur. Le Rédacteur étant notre journal officiel, cette insertion ressemble à une approbation du gouvernement. C'est Carnot qui l'a ordonnée. Il se trouve embarrassé d'entendre blâmer cette manière d'agir, qui n'appartient à aucun membre du Directoire isolément. Nous décidons que cette insertion sera désavouée aujourd'hui même dans le Rédacteur.

Le citoyen Langlois, section des Gravilliers, demande au Directoire la place de commissaire près sa municipalité. Rewbell et La Revellière rejettent cette demande malgré l'exposé des services rendus, à cause des liaisons de Langlois avec le journaliste rédacteur du Censeur, M. Gallais; que si cependant ce Gallais voulait écrire dans le sens du gouvernement, on ne ferait que différer la nomination de son protégé. Je réponds que je ne me charge point d'être le négociateur d'un pareil marché ; je le crois même trop indigne du Directoire pour ne pas lui en garder le secret.

Carnot et Letourneur croient qu'on pourrait réparer le revers de l'expédition d'Irlande, en tentant de nouvelles expéditions maritimes. Rewbell et moi, nous opposons à tout essai de ce genre, attendu la pénurie de notre marine en matériel comme en personnel. Je demande même que jusqu'à ce qu'elle soit réparée et relevée, on équipe des bàliments légers, l'on accorde des corvettes au commerce, lui les armerait en course. Le ministre de la marine fera un rapport.

Rewbell et moi, nous insistons pour que le message relatif aux journalistes soit définitivement envoyé aux Cinq-Cents. Carnot veut l'ajournement, et La Revellière croit qu'il est nécessaire d'attendre que l'affaire de Poncelin soit éclaircie. Il demande qu'il soit donné à Bonaparte l'ordre exprès de marcher sur Rome. J'appuie la proposition; je pense que la paix définitive, comme celle intérieure, aura plus de garanties de rétablissement et de dui^ée lorsque le fanatisme n'aura plus une place forte telle que Rome, pour s'y retrancher et de là attaquer sans cesse la raison humaine et vouloii" envahir le temporel sous prétexte de défendre le spirituel. Rewbell est de cet avis. La Revellière ajoute qu'il désirerait voir se former une réunion de quelques hommes sages et éclairés pour préparer un travail sur l'établissement d'un culte religieux exécutable pai'tout. Voilà que Revellière vient de laisser poindre l'idée de sa théophilanthropie; au moment oii nous parlons de faire justice du plus ancien des papes, nous allons entendre qu'il en va paraître un nouveau dans le sein du Directoire. L'idée de Revellière, dont il n'avait encore parlé que très superficiellement, paraît cette fois une idée sérieuse, et qu'il désirerait voir de suite mise en discussion. Elle est ajournée.

Depuis que les missions des représentants du peuple auprès des armées n'existent plus, les chefs militaires jusqu'alors tremblants se sont relevés et ont voulu « se regimber », comme on disait, contre toute autorité civile qui ne leur a plus présenté un caractère dictatorial, devant lequel ils fussent contraints de s'abaisser. Rien n'égalait alors leur souplesse et leur obéissance. Les voilà rassurés : rien ne pourra désormais égaler leur insolence. Tout ce qui n'a pas l'habit militaire sera l'objet de leurs dédains. Ici commence l'origine du mot péquin que les généraux viennent de prodiguer à tout ce qui, comme on l'a dit assez finement, à double entente, « à tout ce qui n'est que civil ». L'un des plus honorables généraux de l'armée de Sambre-et-Meuse, mais à qui son caractère soldat donne en ce genre beaucoup de laisser-aller, le général Lefebvre, débite une foule de lazzi de mauvaise humeur contre la classe civile. Ce général déclare au Directoire que le commissaire Alexandre a fait plus de mal à l'armée de Sambre-et-Meuse que les ennemis; que Carnot a tort de soutenir cet homme; que l'armée a été plusieurs fois au moment de l'arrêter, si elle n'eût craint d'être accusée de rébellion. « Elle l'aurait été avec raison, dis-je amicalement à Lefebvre. L'armée est essentiellement obéissante, et son premier devoir est le respect pour l'autorité civile.... i»

L'exploration de l'ambassadeur de Prusse lui ayant fait connaître que le Directoire peut être divisé dans son intérieur, le Cabinet prussien nous cherche de nouvelles difficultés. Ce Cabinet paraît

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