‹ Mémoires;Chapitre 166 sur 302 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

L'explication devient plus vive. Carnot niait tout à l'heure encore la réalité des machinations royalistes. Les preuves ne sont-elles pas assez évidentes aujourd'hui? Rewbell attaque Carnot et Letourneur, il les traite d'ennemis de la liberté. Les ministres de la justice et de la police, présents, feront un rapport circonstancié sur les désordres qui affligent depuis si longtemps le Midi.

Tandis que Carnot et Letourneur se montrent toujours si préoccupés des entreprises anarchiques, Revellière-Lépeaux a aussi son genre de préoccupation. C'est celle du danger qui lui paraît le plus grand de tous, de laisser subsister la domination de la catholicité, dont le siège est à Rome. Malgré l'opposition permanente des deu, membres ordinaires, Carnot et Letourneur, en faveur du gouvernement papal, le Directoire, sur la proposition de La Revellière, écrit à Ronaparte d'en finir avec Rome.

Le nouveau rapport fait sur le malheureux mécompte de l'expédition d'Irlande a prouvé qu'elle n'avait point manqué par un vice de conception, mais uniquement par la faiblesse ei l'impéritie de quelques agents; en parant d'avance aux inconvénients reconnus, on peut donc conserver l'espérance très fondée d'être moins malencontreux en recommençant la tentative, animés du désir ardent de réparer le premier échec et de relever notre gloire. Le ministre Truguet présente le projet d'une nouvelle expédition contre l'Irlande et contre l'Angleterre, combinée sur les plus grands développements : elle ne serait pas composée de moins que de tous nos vaisseaux; elle porterait quarante-cinq mille hommes de troupes de ligne. Letourneur et Carnot penchent pour la proposition : je regrette cette fois de n'être pas de leur magnanime opinion et d'être obligé de la repousser. Élevé presque dans la marine, je serais plus heureux que personne de voir faire à la nôtre un grand coup contre les Anglais, contre lesquels j'ai peut-être le préjugé de la haine héréditaire. Mais pour arriver à la paix, il faut, selon moi , commencer par être maître sur le continent, et achever de battre l'Autriche. Ce sera même atteindre les Anglais, dont l'Autriche n'est qu'une alliée dépendante de leurs subsides : exemple, les huit millions demandés encore pour l'habillement et les besoins des soldats, qui sur le Rhin expirent de froid. La guerre continentale terminée, il sera à propos de s'occuper de l'Angleterre. La Revellière se rend à mon opinion. Décision ajournée.

Parmi les commissaires royaux déjà nommés se trouve un nommé 14 et 15 piu- Poli, intrigant, l'on ne sait de quel pays de l'Allemagne, précé- ^'^s®*""^demment arrêté pour machinations contre-révolutionnaires, dans des temps antérieurs au Directoire. Le ministre de la police fait lecture de l'interrogatoire subi par ce Poli et Vauvilliers. Le premier avoue avoir tiré les Rois chez M.... Interrogé s'il s'y trouvait

un ou plusieurs représentants, il a répondu qu'il ne connaissait pas tous les convives. La correspondance royaliste compromet souvent le rédacteur du Courrier républicain. Poli avoue avoir été chargé d'une lettre pour Carnot, qu'il n'avait pas encore remise. Le Directoire arrête que les conspirateurs royaux seront traduits, toute affaire cessante, devant un conseil militaire.

Continuant à suivre son idée fixe contre le gouvernement do Rome, La Revellière soumet au Directoire sa lettre à Bonaparte, qui lui prescrit la conduite définitive qu'il doit tenir à l'égard de Rome. La lettre est adoptée. J'ajoute l'amendement que Bonaparte est autorisé à y établir un gouvernement républicain, reconnu convenable et utile; le mot républicain seulement est rejeté, le reste adopté. On voit que le Directoire, tant accusé de propagandisme, manque beaucoup moins de mesure que ne l'ont débité ses ennemis, qui n'ont jamais été que ceux de la liberté. Le ministre de l'intérieur, désigné dans la conspiration « ministre du roi Bénézech >, a été forcé, à son arrivée en Belgique, de faire ouvrir les caisses des payeurs et des receveurs pour que le service public ne fût pas interrompu. Carnot trouve la conduite du ministre très . légale : mais il voudrait qu'on fît vendre le bien de tous ceux qui ne paient pas à temps toutes leurs contributions. Puis ces grandes vues financières ne lui laissent pas perdre de vue les anai^cliistes, même ceux qui sont jugés si rigoureusement. Carnot et Letourneur demandent l'exécution du jugement des condamnés à la déportation, notamment de ceux compris dans l'affaire de Grenelle. Je demande qu'il soit ajouté à l'arrêté qui les transfère à Cayenne, qu'ils recevront la ration du soldat et chaque mois une distribution en argent pour les plus indispensables besoins.

Le ministre des finances se loue fort de la Commission de ce département, dont l'opinion est, comme celle du Directoire, que les postes et relais doivent être affermés.

Le Directoire est averti par son ministre d'une conjuration d'un nouveau genre, dont les principaux membres se réunissent rue de Provence, n*^ 16. On désigne Mathieu Dumas, l'évêque d'Autun, Montesquiou, Ségur, Rœderer, Mmes d'Aiguillon, Valence, Lameth, Belderbruck et autres. Dans l'idée des nouveaux conspirateurs, un seul remplacerait les Cinq, et la machine irait alors sans frottements. Il est assez vrai que tous les personnages dénoncés sont autant de gens que leur ambition porte à l'intrigue en tous sens, et dont on peut sans calomnie affirmer à l'avance qu'ils ne se reposeront point et ne cesseront de manœuvrer jusqu'à ce qu'ils aient pénétré dans les affaires; mais je pense que de leur tripotage à la conspiration il y a encore quelque nuance, une grande distance, et qu'il faut laisser tous ces messieurs agir et se remuer dans la sphère

Page 1