‹ Mémoires;Chapitre 169 sur 302 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Bouvet pour sa conduite dans l'expédition d'Irlande; il faut éviter de le faire juger, parce qu'il pourrait être acquitté. Rewbell demande que le ministre fasse un rapport écrit.

Giraud, commissaire à Saint-Domingue, est admis au Directoire. Il prouve que la désunion de la commission coloniale cause les maux qui affligent le pays. Santhonax, par son influence, a écarté les hommes qui auraient pu tout concilier; la commission, qui les avait désignés, les a ensuite abandonnés pour adopter ceux de Santhonax.

La discussion s'établit de nouveau sur les instructions données -'4 Pluviôse à Clarke : Carnot veut y ajouter qu'il proposera au roi de Sardaigne le Mantouan ; que celui-ci cédera la Sardaigne proprement dite à l'Espagne, ce qui le laisserait roi de Piémont ou roi d'Italie, comme il aimerait le mieux. En échange, on nous céderait la Louisiane. Le Directoire est au moment d'adopter ce projet extravagant.

Le ministre de la guerre pense que Willot ne peut faire le bien dans le Midi; nous ajoutons qu'il y fait réellement beaucoup de mal. Ne pouvant plus le maintenir contre le mécontentement universel, Carnot propose au moins d'écrire à son général favori une lettre de satisfaction : la majorité du Directoire y consent. Carnot profite de cette complaisance pour obtenir de nommer Willot inspecteur de l'armée de Sambre-et-Meuse.

Carnot continue de dénoncer ce qu'il appelle « le système d'entretenir la guerre ». « La feriez-vous, nous dit-il, pour le peuple d'Italie, misérables ramassis de tous les lâches et les perfides du monde? Quant à moi, répète-t-il encore, je donnerais de suite l'Italie et la rive gauche du Rhin à l'empereur, s'il voulait conclure la paix. »

Carnot présente un projet d'arrêté tendant à faire rejoindre les réquisitionnaires qui manquent à leur drapeau. Parmi diverses mesures, il propose celle d'inscrire sur la liste des émigrés ceux qui ne seraient pas présents à leurs corps; je m'élève contre cette atroce disposition. « Destituez, leur dis-je, les autorités, la gendarmerie qui souffrent les retardataires dans leurs communes. » Carnot me répond : « C'était aussi là mon opinion : l'article m'avait été donné. » Le ministre de la guerre fera un rapport.

Croirait-on que Beurnonville, en se plaignant amèrement de Morcau, ose le traiter de petit garçon n'ayant fait que des sottises avec une armée de plus de soixante mille hommes; il attaque sa retraite qu'on a voulu honorer. Les hommes du métier peuvent cependant blâmer la plus belle retraite, lorsque celui qui l'a faite est à la tète d'une armée aussi formidable que celle du Rhin.

L'ambassadeur de Sardaigne, Balbo, demande au Directoire de 25 piuviôso l'admettre pour une alïaire extrêmement pressante. Il lit une ^'^ ^'' dépêche portant que son roi a couru de grands dangers ; une con-

spiration était ourdie : on devait faire feu sur Sa Majesté et sa suite dans la chapelle. Dans le cas où le roi n'aurait pas été tué, on l'aurait arrêté pour lui faire signer son abdication. Ce projet n'a manqué de réussir que par un malentendu. Quelques personnes ont été arrêtées. Le chef de ce complot paraît être un nommé Bartède, se disant agent de la République et de l'ambassadeur français. Le Directoire a répondu qu'il se ferait rendre compte de cette affaire; que le roi de Sardaigne devait être persuadé delà bienveillance du Directoire. Balbo a parlé avec beaucoup d'humeur de certains écrits qui paraissent à Milan, et qui ne peuvent puiser leur audace que dans l'autorisation et l'encouragement du général en chef de l'armée d'Italie.

Les articles polémiques des journaux ne cessent d'assiéger l'imagination de Carnot, il nous lit un article de VAmi des lois, où il est dit qu'un membre du Directoire connu par sa malveillance contre les patriotes des Conseils s'est chargé, lui seul, de poursuivre plus de cent cinquante députés. Voilà une multiplication de haine bien puissante. Carnot croit que c'est de lui que le rédacteur Poultier veut parler, pour le désigner toujours aux poignards.

Mais, tandis que Carnot veut se croire le centre du monde pour les anarchistes, les royalistes s'agitent en tous sens dans l'espoir de soustraire à la justice les commissaires royaux envoyés devant elle. On cherche à effrayer les membres du conseil militaire, et l'on s'appuie de la décision du tribunal de cassation, dont on veut faire des précédents dans la question actuelle. Bénézech m'approche et me dit tout bas : « Nous marchons sur un volcan, il est temps que le Directoire prenne de grandes mesures. » Je le répète tout haut. Pour continuer à soutenir le rôle anti-royaliste qu'il veut se donner pour se défendre de complicité dans la conspiration, le ministre de l'intérieur dénonce Mlle Raucourt; c'est la directrice de ce théâtre Louvois où quelque temps l'on a vu distribuer des billets et contremarques à effigie royale. « Cette dame veut, dit-il, faire jouer des pièces royalistes. Il est très important de faire surveiller son théâtre, qui est le rendez-vous de tous les amis de la royauté. » Le ministre ajoute que les pièces qui présentent des applications contre la République sont fort courues par les gens à voiture. Pour surcroît de tristes nouvelles, le ministre croit devoir nous informer que la Trésorerie ne veut rien payer des services publics, ni même celui des indigents. Je demande qu'un message soit adressé au corps législatif pour lui faire connaître la déplorable situation de la classe pauvre, qui périt faute de secours. Adopté.

Sur le rapport du ministre de la marine, le Directoire déclare que les bâtiments américains portant des denrées seront de bonne prise.

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