CHAPITRE XXII
Relations avec Berlin. — L' ambassadeur Gaillard. — Marche rapide de Bonaparte. — Ses succès font ombrage. — Perpétuelle alarme de Carnot. — La Louisiane, la Sardaigne. — Proclamation sur les élections. — « Patriote » et « républicain ». — M. Villeneuve Flammarens. — Entreprises contre le Pape. — M. Ramsat. — Le député C/iarlier et le ministre Cochon. — Un suicide. — Note du Prince de la Paix sur le Portugal. — Vives alarmes au sujet d'un diner. — Menace des Marseillais contre Rewbell et moi. — Véhémence patriotique de Marmont. — Rentrée en faveur de quelques émigrés. — Mesures relatives aux fournisseurs. — Dîners de la Polonaise. — Effroi de Carnot. — Attention délicate du ministre de la police envers lui. — Quelques révélations de police. — Liniodin. — Véritable nom de Dunan. — Ses déclarations. — Vente des maisons d'émigrés. — Bassal et La Vauguyon fils. — Rapports alarmants du ministre de la police. — Dévoûment héroïque de Letourneur. — // Veut patrouiller. — Nouvelles alarmes. — Révélations de Dunan. — Flagrante conspiration du royalisme. — Rapport circonstancié de Dunan à ce sujet.
Une lettre de Gaillard, notre envoyé à Berlin, confirme toujours i^etsvcnl'indécision du Cabinet prussien et son étonnement permanent de ^"^'^ ^" ' ce que le Directoire insiste pour obtenir la limite du Rhin. Carnot voudrait déclarer au roi de Prusse tout franchement que nous ne voulons conserver que les pays réunis. * Le silence du ministre Lacroix à cet égard, dit Carnot, retarde une paix qui eût été signée depuis un an si l'on se fût ainsi expliqué; si l'on avait consenti à faire le sacrifice du Rhin, celui de l'indépendance de l'Italie, tout céder et en finir. » Rewbell réfute Carnot; il lui démontre que depuis longtemps le Directoire s'était réservé de négocier particu-
lièrement pour tous les pays non réunis ; que si les ennemis avaient voulu la paix, ils l'eussent obtenue. Quant au ministre Lacroix, dont Carnot accuse le silence, il n'a été que celui de son devoir même. S'il s'en était écarté, qu'aurait-il été autre chose qu'un prévaricateur? et le Directoire n'aurait pas le choix pour hésiter à le faire juger comme tel.
Bonaparte avance sur Rome; il est maître d'Ancône et de Loreto. Ses succès ne paraissent pas plaire également à tous les membres du Directoire. Carnot dit qu'il y a certaines victoires qui compliquent beaucoup les affaires, en reculant toutes les possibilités d'arrangement. Bonaparte s'occupe beaucoup plus de l'intérêt de sa gloire que de celui de la République. Nous nous regardons tous en entendant ces derniers mots, et nous disons à Carnot que lorsqu'il s'exprimera dans de pareils sentiments il nous trouvera tous sur la même ligne, celle de la liberté, dont le but sacré est le nôtre, à l'exclusion de tout intérêt personnel. Quant à la marche actuelle de Bonaparte, elle est la suite forcée d'un enchaînement des choses que rien n'a pu conjurer : de défenseur on devient agresseur à la guerre; c'est le cours de la victoire, qui souvent n'a pas d'autre assurance pour elle que la conquête : il faut passer le but pour arriver à celui qui doit être fixé.
Peut-être serait-il possible de faire entendre raison à Carnot sur la politique, comme sur la guerre, si son système à cet égard ne puisait sa source dans ses autres préoccupations : il veut toujours que Fréron, Tallien, Poultier, Louvet conspirent contre lui. Je ne puis plus tenir à ces rabâchages, je demande qu'on cesse de présenter des accusations vagues, et qu'on veuille bien produire des faits et des pièces contre ces citoyens. Le Directoire pourrait alors prendre une détermination. Jusqu'alors il ne doit pas souffrir qu'à chaque séance la passion se déchaîne contre des i^épublicains estimables, que leur absence met dans l'impossibilité de répondre; il serait plus convenable de faire une proclamation pour prémunir les citoyens contre les entreprises des conspirateurs royaux. Le ministre de la justice présentera un rapport sur les émigrés non radiés définitivement.
3 Ventôse Dcs instructions sont adressées à l'ambassadeur français en Espagne pour l'échange projeté de la Louisiane contre la Sardaigne, qui serait cédée au duc de Parme, et Mantoue au roi de Sardaigne, qui ne serait plus que roi de Piémont.
La proclamation sur les élections est remise en discussion; celle que présente Carnot est adoptée. Au lieu du moi patriote on substituera celui de républicain.
Carnot, de son mouvement, nomme chef de brigade un M. Villeneuve Flammarens. Tels ne sont pas les us du Directoire, où il est
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consacré, par notre institution comme par notrejurisprudence pratique depuis le premier jour de notre installation, qu'aucune nomination civile ni militaire ne peut être faite que par le Directoire réuni en majorité, c'est-à-dire au nombre prescrit par la Constitution de l'an III, dont l'article spécial à cet égard est même continuellement rappelé en tête de nos actes. Malgré toute sa simplicité privée et sa pureté réelle, Carnot a dans son caractère dominateur et dans ses habitudes contractées au Comité de Salut public, oîi il était le dictateur de la guerre, une disposition qui l'entraîne souvent à agir de son propre mouvement. C'est ainsi que sans nous en référer, et sur un simple rapport commandé par lui au ministre de la guerre, il a pris sur lui de nommer; je refuse de signer l'expédition de la nomination faite par Carnot lui seul; elle est suspendue.
Il est convenu avec l'ambassadeur Serbelloni que Bonaparte dirigera la Légion lombarde sur Rome; qu'elle insurgera cette ville; que le Pape sera remplacé par un gouvernement provisoire.
Un M. Ramsat, Piémontais, s'est fort mal conduit à Milan, et Bonaparte le fera arrêter et traduire en France.
Le député Charlier s'est rendu chez le ministre Cochon à deux dctsventôso heures du matin ; il a demandé à le voir, lui a montré des pistolets, l'a menacé, s'est aussitôt retiré chez lui et s'y est brûlé la cervelle. Cochon conclut de ce fait, qui n'est autre que celui d'un aliéné, que ses jours aussi sont menacés : il est au moment de vouloir avoir des gardes, comme le cardinal de Richelieu.
Nous recevons une note du Prince de la Paix relative au Portugal; elle est très enveloppée ; elle prétexte l'éloignement du roi pour entrer en guerre avec cette puissance. Si cependant la France exigeait l'expulsion des Anglais, conformément au traité de paix secret, le prince désirerait savoir combien de troupes la République française fournira; si ce seront de vieux régiments et si l'on peut compter sur leur discipline. Au total, il espère encore que le Directoire ne voudra pas que des mesures hostiles soient dirigées contre le Portugal. Le ministre Lacroix sondera l'ambassadeur du Portugal, M. d'Arengio, pour savoir s'il peut traiter pour l'exclusion des Anglais des ports du Portugal.
Au sujet d'un dîner qu'on propose de donner aux députés, Carnot fait observer qu'il serait dangereux de réunir dans une salle les législateurs et le gouvernement; que les anarchistes sont si terribles! Letourneur ajoute qu'un baril de poudre seulement suffirait pour faire sauter la maison où l'on dînerait. « Cela est probable, dit Carnot; nous n'irons pas, quand bien même vous décideriez l'invitation. » Nos deux collègues paraissent se cramponner à leurs fauteuils comme si quelqu'un voulait les en arracher.
Le ministre Cochon ne paraît pas savoir ce que lui disent ses
espions, pas plus que ce qu'il dit lui-même : il est cependant assez clair que toutes les fois qu'il veut faire la cour à quelques-uns de nous, il croit atteindre son but en nous faisant des rapports qui nous annoncent des dangers personnels. Il met aujourd'hui beaucoup d'importance à déclarer qu'hier dans un café on a entendu des Marseillais dire qu'il fallait se défaire de Rewbell et de Barras.
Quoique la hiérarchie militaire prescrive aux officiers secondaires de ne correspondre avec le gouvernement que par l'intermédiaire de leurs chefs, Marmont, chef de brigade, croit que son patriotisme et son dévoûment lui permettent de franchir ces règles de subordination ordinaire. II est assez bon révolutionnaire pour avoir le droit de s'en dispenser. Marmont écrit avec véhémence contre le général Dumas, auquel il conteste les qualités de militaire et de patriote. En ce temps-là, M. Marmont était difficile sur ces deux articles.
Le ministre des relations extérieures et celui de la police dénoncent la rentrée en France des émigrés qui étaient à Hambourg et à Brème. Les deux ministres se concerteront pour surveiller la conduite de ceux qu'ils ont dénoncés.
Carnot propose d'administrer militairement les pays d'entre- Meuse et Rhin. Au moment où les armées campées dans ce pays sont si malheureusement dénuées par la faute des fournisseurs, je propose de prendre une mesure bien simple contre les exacteurs funestes : c'est d'envoyer à chaque armée un agent porteur des pièces relatives aux fournitures et produites à Paris par les payeurs. Ces agents vérifieront sur les registres des états-majors des généraux de division, des commissaires et des gardes-magasins si les objets mentionnés ont été réellement fournis aux troupes. Cette opération pourra prouver que le montant de beaucoup d'ordonnances expédiées ou à expédier n'a pas été livré. La proposition de Carnot et la mienne sont adoptées; mais le renvoi aux bureaux de la guerre ne permet pas d'espérer qu'elle ait de résultat. Ce sont les complices qui se trouvent juges. 6 Ventôse II est de nouveau question du dîner de la Polonaise, arrangé pour le 9. Letourneur et Carnot redoutent ce jour; ils proposent dos patrouilles, le doublement des postes, le fouillement des carrières où se rassemblent les terroristes. Malgré Letourneur, Cochon aura le courage de se rendre de sa personne à ce dîner, qui a déjà tant préoccupé le Directoire. Le repas aura lieu à la Polonaise.... Mais si le ministre ne redoute rien pour lui-même, accoutumé qu'il est à traverser tous les complots, il ne peut être autant rassuré pour ce qui touche les Directeurs. Cochon craint que Carnot ne soit assassiné dans une des audiences que donnent les membres du Directoire. Sensible à la prévenance du ministre, Carnot répond •