CHAPITRE XXIII
L'instruction publique est en ce moment très négligée , et tandis que nous voudrions la relever, des ennemis de la liberté veulent l'envahir au profit de la superstition et de la royauté. Le Directeur de l'instruction publique sera mandé. La Revellière croit s'occuper de l'instruction la plus essentielle en reproduisant sa proposition de créer un nouveau culte et de rassembler l'élite des philosophes pour travailler à mettre l'invention dont il s'agit en harmonie avec les institutions de la République. Le culte de La Revellière ne serait dans la main d'aucune autorité, mais la pureté de la morale, comprise et goûtée de tous les hommes, forcerait les catholiques romains à se mieux conduire : tel a été en partie l'effet de la réforme opérée de Luther et de Calvin; ils ont forcé la religion romaine à s'observer au moins, sinon à se réformer davantage. Carnot et Letourneur ne veulent rien innover à cet égard. Ils citent avec dédain un ouvrage de Daubermesnil qui, lui aussi, a voulu faire une religion. Carnot, particulièrement, soutient que plus une religion est absurde et inintelligible, meilleure elle est, et que tel est le caractère éminent de la religion catholique, avec laquelle, par ce principe même, aucune autre religion ne peut se mesurer. Plus la religion proposée par Revellière sera claire et raisonnable, moins elle peut espérer de réussir dans un siècle assez éclairé pour être arrivé par la tolérance à l'indifférentisme le plus absolu. Rewbell croit que le culte des adorateurs de Dieu et des amis des hommes, autrement dit des théophilanthropes, peut présenter quelques avantages qui ne sont pas à dédaigner, d'abord en établissant une concurrence dé plus contre le catholicisme. Il faudrait, selon Rewbell, faire seulement quelques corrections et additions au plan de La Revellière, qui lui paraît d'ailleurs réunir beaucoup de bonnes idées. La question religieuse est ajournée. Carnot, encouragé par le succès qu'il a eu dans la première allocution, continue à dire ivec ironie : « La religion catholique peut bien faire le ser-, T. lî. 22
vice de la République encore trois semaines ; d'ici là on songera à faire une religion neuve, quoique je renouvelle l'exposition de mon opinion, que les plus vieilles sont les meilleures, et qu'ainsi que l'a dit ïertuUien : Plus cela est obscur, plus cela doit être évident; plus cela est absurde, plus cela est croyable ».
Le Directoire, continuant à suivre les malheureux errements de ses prédécesseurs qui n'ont pu se passer de police, donne malheureusement trop de développement à cette partie de l'administration, qui devrait au contraire être toujours plus restreinte dans un gouvernement constitutionnel. Du moment où il y a un ministère de la police, il faut qu'il ait des agents et que ces agents se rendent nécessaires. Parmi ceux dont le ministre vante le plus la capacité se trouve un nommé Bassal, ancien curé de Versailles, qui a été membre de la Convention, mais que, surtout en sa qualité d'exprètre, Cochon considère comme un homme très fin. Bassal s'était engagé à faire arrêter Lavauguyon, qui est désigné comme agent principal des machinations contre-révolutionnaires, dont le foyer est à Paris. Bassal, non seulement n'a pas tenu sa promesse, mais le ministre nous apprend que cet agent qui devait si bien mettre le gouvernement sur la trace du domicile des conspirateurs, a luimême quitté le sien et qu'il devient plus difficile de mettre la main sur La Vauguyon et le baron de Nantua qui murmurent (sic) à Paris en pleine liberté. Le ministre de la police voudra bien prendre les mesures dont il a la disposition, et ne pas occuper le Directoire de leur détail.
La conduite comme la correspondance de Clarke ne permettent point d'avoir de sécurité avec cet agent. C'est un homme à qui il n'est pas possible de représenter un rôle simple, il faut qu'il en joue plusieurs à la fois. Le Directoire fait apporter les instructions données à Clarke au moment de son départ pour l'Italie et depuis. Leur lecture prouve qu'il ne les a nullement suivies : il a méconnu notamment l'article portant qu'il insisterait pour l'indépendance du Milanais. Il paraît que le négociateur a eu l'indépendante franchise d'écrire à plusieurs personnes de Paris que la France restituerait l'Italie. Carnot répond qu' « insister » n'impliquait pas qu'on demandât comme condition sine qua non l'indépendance du Milanais. « Je ne suis plus étonné, dit La Revellière, qu'on ait disputé théologiquement pendant huit cents ans sur les choses les plus claires. » Rewbell soutient que Clarke devait d'abord proposer Tindépendance, et, en cas de refus, insister et ne se départir que dans