CHAPITRE XXIV
et la soumission à la République. Telle est mon opinion. Rewbell lit un mémoire dans ce sens; tout le Directoire y adhère, mais rien n'est décidé.
Le député Camus et d'autres réunis à lui se proposent d'attaquer 26 Ventôse toutes les opérations de finances du Directoire, ainsi que ses négociations pour procurer des fonds aux armées. Le ministre des finances nous déroule ces projets hostiles. Carnot croit qu'il est facile de s'entendre avec les députés assaillants; il se charge de les voir en personne.
Le ministre de la police nous rend compte aussi que, dans le sein du corps législatif, des injures sont prodiguées contre le Directoire par Camus, Thibaudeau et autres. Ils ont trouvé une occasion de diatribe toute favorable à leur éloquence dans le message relatif au serment de haine à la royauté et à l'anarchie prescrit aux électeurs. Rewbell pense qu'il faut agir contre des hommes qui veulent tout renverser; qu'il faut les atteindre, de quelque manteau qu'ils soient couverts : « Attendrez-vous, dit-il, au lendemain de votre mort? »
J'estime assez le caractère de Rewbell pour le contrarier avec franchise, et il n'y a rien de plus désolant pour un homme passionné que d'être rappelé au calme, et de se voir renfermé dans le cercle des lois, quand il en veut sortir; je crois donc, non sans quelque vivacité, devoir faire observer à Rewbell qu' « il faut s'en tenir à l'exécution littérale de la Constitution, empêcher qu'aucun ne s'en écarte; gouvernons avec force, mais avec modération. Mes collègues, ralliez tous les partis par la justice; protégeons surtout les hommes de la Révolution, employons-les de préférence à mérite égal. Voilà les moyens que le Directoire a dans ses mains, et ils sont très puissants. Si ensuite on a fantaisie de vouloir nos têtes pour les porter au bout des piques, je ne suis pas moins disposé que vous à nous défendre envers et contre tous. » Carnot croit qu'on veut exaspérer les esprits; que beaucoup de députés, notamment Portalis, sont de sérieux auxiliaires du gouvernement de la République. La Revellière lui répond qu'il a déjà manifesté son opinion sur ces faux amis du peuple et ces sincères ennemis de la République. Il ne peut voiler à ses propres yeux des faits pour lui aussi certains que la lumière même; il est persuadé que c'est nous seuls qui sommes capables de nous montrer pour la liberté, et il s'armera avec nous pour soutenir la République. Il ne croit pas, au surplus, qu'il y ait grand courage à cela : « II marche avec les gros bataillons ».
Le système des ennemis du Directoire dans le corps législatif 27 Ventôse avait été, entre autres moyens de contre-révolution légale, de paralyser toute action en entravant la Trésorerie. Le ministre Ramel
an V.
annonce qu'enfin, après des longueurs inouïes et des pourparlers fréquents, la Trésorerie paiera les sommes réclamées pour les hôpitaux et les prisons. Rewbell dit à Ramel qu'il est trop faible, plus faible encore que le Directoire, s'il ne fait pas payer les huit cent mille francs ordonnancés par le ministre de l'intérieur. Le gouvernement saura se faire obéir autrement, fût-ce en prenant les armes. La Revellière pense que le Directoire n'a pas le choix de sa conduite; que le premier devoir d'un gouvernement est d'abord de résister, et que si les institutions républicaines sont attaquées, il n'y a pas à hésiter pour les défendre. Carnot, toujours dans un autre sens, veut que les Conseils aient dans leur sein beaucoup d'hommes qu'à tort on considère comme chouans, dont il faut être pourtant les amis.
Carnot nous soumet le projet de Willot de déclarer en état de siège la commune de Graveson, celle de Grasse et plusieurs autres. Pourquoi ne pas y mettre tout le Midi? La proposition de Willot est l'ejetée. Les assassinats continuent dans ces contrées; nos séances s'écoulent en vains rapports de police, en personnalités; la confiance diminue, le mal s'accroît, et l'on ne peut voir qu'un avenir très sombre, lorsque le Directoire s'obstine à ne prendre aucune mesure.
Le ministre de la guerre présente un travail sur la gendarmerie et les vétérans. Le Directoire l'examinera.
Le Directoire devrait g-ouverner et non administrer : il se laisse trop souvent aller à prendre le travail des ministres, s'exposant à diminuer leur responsabilité et à l'assumer sur lui-même. Ainsi ne devraient nullement être présentées au Directoire les soumissions des entreprises quelconques pour le service des fournitures militaires ou civiles. Cependant une compagnie vient s'offrir sous le nom de Verdun; elle est appuyée. Une autre, sous le nom de Colombel, se prétend plus économique. « Tout cela n'est pas noire affaire, dis-je à mies collègues : c'est celle des ministres. » Le renvoi au ministre compétent est décidé. Je crois ici expliquer toute ma pensée sur ce chapitre. J'ai plus d'une fois blâmé le Directoire de se mêler de tout, et de terminer peu. Mais mon reproche s'arrête là, et ne peut impliquer aucun soupçon d'intérêt personnel contre mes collègues, lors même qu'ils