CHAPITRE XXIV
ont cru devoir accueillir, pour les. discuter, des propositions d'entreprises jugées plus ou moins avantageuses à TEtat. On se trouvait entraîné à ces sortes d'engagements, surtout par les sollicitations des députés, et il est certain que beaucoup d'entre eux étaient intéressés dans des entreprises de plusieurs genres, et que la députation, regardée jusqu'alors comme un poste d'honneur, n'était plus recherchée avec les sentiments qui avaient mené aux premières assemblées. La députation était briguée aujourd'hui comme une position avantageuse pour parvenir à la fortune plutôt qu'à la gloire. A mesure que s'affaiblissaient les idées morales de la Révolution, elles faisaient place aux idées matérielles. On disait déjà que « le siècle était positif ». On verra dans la suite ce qu'il arrive à un peuple qu'on a pénétré de ce désenchantement.
Carnot propose la réintégration du général Monchoisy : le Directoire la rejette. Il propose ensuite un emploi militaire pour le député Beffroy ; le seul titre militaire ou civil que l'on connaisse à ce député, c'est d'être le frère du fameux Cousin Jacques. Carnot croit que nous l'ignorons, et ne se croit point obligé à nous l'apprendre. Nous lui disons en riant : « C'est ici le népotisme de l'amitié ». Ajourné jusqu'à production des titres militaires du citoyen Beffroy pour l'emploi qu'il sollicite.
Le ministre des finances présente un message sur les monnaies, qg VcntJso Après discussion, il est adopté. Bamel est celui des ministres du î^" ^ • Directoire qui travaille avec le plus de facilité. Après lui, Merlin et Scherer sont ceux que nous avons trouvés les plus prompts et les plus capables de rédiger à l'instant un message et un arrêté sans sortir du cabinet des séances du Directoire.
Willot écrit que huit cents passeports ont été délivrés par les municipalités de Marseille à des anarchistes qui circulent et se répandent partout. Willot ne sait pas que des négociants ont besoin d'aller, de venir pour leurs affaires, et que leurs voyages nécessaires ne sont pas de l'anarchie. Cochon dit que Lyon est menacé d'une explosion royaliste. Carnot lit une lettre de Kellermann portant que tout est parfaitement tranquille. « Même les anarchistes », lui disons-nous. Carnot ne répond rien. Il veut toujours qu'il n'y ait que les royalistes de tranquilles.
3b2 MEMOIRES DE BARRAS.
Les défenseurs des accusés de la conjuration royale, ayant déclaré incompétent le conseil militaire chai^gé de la juger, le conseil a voulu prononcer en môme temps sur la compétence et sur le fond. Les défenseurs ont refusé de plaider au fond et se sont retirés. Le président, le rapporteur et Beauvoisin, membres du conseil militaire, sont admis au Directoire. Ils viennent nous informer qu'après que les défenseurs se sont retirés, le conseil militaire a voulu en nommer doffice; que ceux désignés ont refusé. Le président assure que son opinion est faite, mais que les membres du conseil militaire sont inquiets et de la déclaration des défenseurs et du recours à la Cour de Cassation. Le rapporteur paraît peu rassuré; Beauvoisin l'est encore moins. Le président s'excuse sur sa démarche de consulter le Directoire; mais c'est parce qu'on trouvait mauvais qu'il n'eût pas fait délibérer sur l'incompétence. Rewbell, Revellière et Letourneur sont d'avis de passer outre et de juger. Carnot et moi, nous gardons le silence. Il est arrêté que le ministre de la justice répondra au conseil militaire chargé de juger Brottier et ses co-accusés.
Il faut convenir ici que Merlin de Douai est un ministre de la justice bien précieux et d'un merveilleux secours dans des moments difficiles et lorsqu'il faut donner à la justice toutes les ressources de ses formes et même de ses subtilités. Cet hommage lui avait été rendu plus d'une fois par Bonaparte lorsqu'il était commandant à Paris, après le 13 Vendémiaire. Celui-ci, ne se faisant pas difficulté dès lors de proclamer que les lois n'étaient que des entraves et qu'il était impossible de gouverner sans arbitraire, se mit à dire un jour à ma table comme une facétie de dessert : « Toutefois que je commets quelque acte arbitraire, la nuit ou le jour, dans mon commandement, et que j'ai été obligé de franchir mes attributions, je vais le matin trouver Merlin; je le prie de vouloir bien m'indiquer quelque loi ancienne ou moderne pour me couvrir; il se recueille un instant, et en moins de quelques minutes il trouve réponse dans sa tête, ou il met la main au volume et le doigt sur la page. Jamais ce bon Merlin ne me laisse en défaut : c'est Merlin le Magicien. » Bonaparte a déjà trop bien apprécié ces qualités de Merlin pour n'en pas