‹ Mémoires;Chapitre 195 sur 302 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

troupes citoyennes de se voir, en arrivant à l'armée d'Italie, accueillis avec les préventions les plus singulières. Il est vrai que les troupes de Bernadotte avaient la tenue sévère, les bonnes mœurs de la discipline : tandis que les soldats de Bonaparte présentaient l'image d'espèces de bandits enrichis, chargés de luxe et dont l'un des chefs bruyants de cette armée d'Italie (depuis roi de Naples) ne se contentait pas alors du sans-culottisme des manières et des vêtements; il lui fallait des titres honorifiques en jacobinisme : il ajoutait à son nom de Murât celui de Marat. Dans un pareil état de choses, les maratistes de l'armée d'Italie ne vinrent-ils pas à dire aux arrivants de l'armée de Sambre-et-Meuse qu'ils étaient des messieurs^ ce qui équivalait alors au mot à' aristocrate, peutêtre un peu suranné. C'est ainsi que ces militaires de l'armée d'Italie prétendaient être seuls des citoyens] la dénomination de monsieur était donnée aux Meusiens à titre d'insulte. Les agresseurs accusaient Bernadotte lui-même de n'avoir pas voulu se servir du mot de citoyen; les généraux Masséna, Augereau proclamaient, dans leurs ordres du jour, que tout individu de leur division qui se servirait verbalement ou par écrit du mot monsieur, sous quelque prétexte que ce fût, serait destitué de son grade et déclaré incapable de servir dans les armées de la République. Ces ordres furent lus à la tête de chaque compagnie.

Toutes ces suggestions étaient l'ouvrage de Bonaparte, général en chef; elles étaient fomentées par celui qui ne craignait rien tant que l'union, et voulut toujours « diviser pour régner ». Le sang coula dans de malheureuses rixes; elles furent bientôt calmées par l'esprit conciliateur et l'ascendant de Bernadotte sur ses soldats. « Nous saurons bientôt mieux répondre, leur dit-il, à tous les propos, quand nous allons paraître au champ de bataille. Les Italiens et nous, nous serons jugés en présence des Autrichiens. » Au moment de passer le Tagiiamento, il dit à ses troupes, avec un accent

entraînant : « Soldats de l'armée de Sambre-et-Meuse, l'armée d'Italie vous regarde >k

C'est bien avec cet élan communiqué par Bernadotte à son corps, et par l'émulation qu'il excita dans les autres, que Bonaparte passa le Tagliamento. Ainsi ce passage, l'un des faits d'armes décisifs de la campagne, est bien l'œuvre de Bernadotte; il s'y distingua par ses talents comme par ses sentiments : voilà comme il répondit d'une manière écrasante, au jour du danger, à toutes les préventions dont il avait été si ' injustement le sujet depuis et avant son arrivée à l'armée d'Italie. Il fut admiré de Bonaparte lui-même, qui ne put s'empêcher de lui adresser des éloges; ils étaient l'expression de la voix universelle de l'armée. Les jours suivants, Gradisca, forteresse importante contiguë au Frioul, est emportée de vive force par le général Bernadotte. Deux mille prisonniers, Trieste pris par Bernadotte, Laybach pris par Bernadotte, voilà comme les braves de l'armée de Sambre-et-Meuse répondent à leurs détracteurs. Du sommet des Alpes Noriques, barrière qu'aucun peuple moderne n'avait encore franchie, les Français avaient maintenant sous les yeux le bassin de l'Adriatique, celui du Danube, au milieu duquel Vienne semblait leur montrer le but de leurs exploits. Jamais l'Autriche n'a encore été placée dans une aussi difficile position. Bonaparte, négligeant toujours de se souvenir de ce que nous avons fait pour lui, et voulant méconnaître ce qu'il doit aux braves du Rhin, dont la vieille élite vient d'avoir une coopération si brillante à ses succès, continue à se plaindre. Il écrit que si les armées du Rhin passent ce fleuve, il dictera la paix à Vienne. Hoche et Moreau, chacun de leur côté, n'attendent pas ce désir de Bonaparte pour franchir ce que les soldais appellent le « grand ruisseau du Rhin ».

Le ministre de la guerre est mandé : le passage du Rhin a été retardé faute d'équipages de pont et faute de fonds, que le ministre des finances n'a pu fournir et qu'il s'était engagé à donner. Il s'agit

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