CHAPITRE XXV
mier commandant de la garde du Directoire, qui était bien plus à craindre que Grisel.... »
Bonaparte écrit à Carnot une lettre confidentielle annonçant trois mille cinq cents prisonniei'S, des canons, des drapeaux pris aux ennemis dans le Tyrol. Il demande provisoirement le secret, qui est nécessaire aux opérations ultérieures. Carnot a très bien gardé le secret : il ne nous a parlé de la lettre de Bonaparte que dans cette séance du 14 ; le public avait eu la nouvelle avant nous.
Desmousseaux, commissaire près le bureau central, vient de se prononcer d'une manière très vigoureuse contre ce qu'il appelle les Jacobins, ce qui prouve de reste que ces pauvres Jacobins sont loin d'être en force, puisqu'ils en sont à recevoir le coup de pied de l'une. Letourneur applaudit à la fermeté de Desmousseaux; comme on ne peut trop encourager une conduite aussi exemplaire, Carnot demande pour lui un traitement plus considérable. Rewbell prétend que Desmousseaux n'est qu'un chouan. Carnot doit soutenir le contraire. La Revellière doute beaucoup que M. Desmousseaux soit un patriote : il le croit bon à être remplacé, plutôt que récompensé. Rien n'est décidé.
Delmas, président du Conseil des Anciens, dînait chez Letourneur, où se trouvaient Carnot, Petiet et Moreau. Il a dit que les républicains des deux Conseils s'étaient réunis avec le Directoire pour sauver la patrie des dangers qui la menacent, qu'il ne s'agit plus de tergiverser; ils veulent tout terminer avant l'arrivée de leurs successeurs. Delmas ajoute que Carnot a paru déconcerté. Delmas en a causé avec Rew^bell et La Revellière; nous attendons Delmas. Carnot est extrêmement prévenant depuis quelques jours; j'ai demandé de placer le fils du député De France (depuis le général De France, écuyerde Bonaparte). Carnot m'a d'abord opposé sa jeunesse et son peu de service. De France était soldat, et il s'agissait de le faire sous-lieutenant. Carnot m'a assuré qu'il ne s'y opposerait plus. Au surplus, pour parler de quelque chose de plus haut qu'un simple soldat, c'est le général. Moreau qui est en ce moment plus que jamais l'homme par excellence de Carnot; sa nullité politique ne pouvant point donner d'ombrage, il y a peu d'inconvénients à l'appeler le premier défenseur de la patrie. Carnot et Letourneur voudraient lui donner des fêtes. « Attendons, leur dis-je, que la campagne soit faite, ou au moins qu'elle soit commencée. » Mes deux collègues d'ailleurs ont déjà une inquiétude de plus quand on leur annonce que Pichegru et Jourdan seront députés. Ils se félicitent d'avoir soutenu Willot, qui, selon eux, a maintenu le calm(v dans les assemblées électorales du Midi. Après Jourdan et Pichegru c'est encore Kléber qu'ils craignent de voir arriver au corps législatif. Il faut redoubler de manœuvres en tout genre pour écarter
tous ces générauxqui ont leurs couleurs (sic) et l'ascendant de leur renommée.
15 Germinal Q^ discute longtemps, et on finit par convenir que La Revellière proposera les bases d'une Constitution provisoire pour la Lombardie réunie à la République cispadane; Bonaparte sera chargé d'organiser ce pays en république; on y ajoutera Mantoue s'il est nécessaire. Tout cela s'opérera sans que le gouvernement français paraisse en rien.
Cochon a intercepté des lettres de l'ambassadeur de Naples à Vienne, de celui de Pétersbourg à la reine de Naples, à Madame, femme de Louis XVIII, et au gouvernement napolitain. Toute cette correspondance annonce que Londres et Vienne sont parvenues à persuader à l'empereur de Russie que le Cabinet prussien se flattait de le mener. C'est une pareille intrigue qui a déterminé l'empereur Paul à s'éloigner de la Prusse pour s'unir à la coalition. On y parle du roi de Prusse avec fort peu de considération ; on paraît même espérer trouver le moyen de le punir un jour de sa liaison avec la République. Ces dépêches seront envoyées par courrier extraordinaire à Berlin. Caillard démontrera à ce Cabinet l'intérêt qu'il a de réunir les troupes de la Prusse à celles de la République française contre l'Autriche, l'ennemi commun. Si la Russie faisait mine de vouloir attaquer la Prusse, les armées de la République seraient à sa disposition. Caillard est même autorisé à proposer le rétablissement du royaume de Pologne pour un prince de la maison de Brandebourg.
Carnot et Letourneur, que la passion doit toujours égarer dans un sens ou dans un autre, redoutent surtout en ce moment que le conseil militaire n'ose pas condamner les prévenus; et si les prévenus de Vendôme allaient aussi être acquittés, que deviendrionsnous?
Nous dînons chez Letourneur. En sortant de table, nous voyons se présenter d'un air très familier le dénonciateur de la conspiration royale, le chef d'escadron Malo. Carnot fait l'éloge du discours de l'accusateur public Vieillard à la haute cour de Vendôme. Rewbell et Cochon n'ont qu'une très mauvaise opinion de Vieillard; il voulait être député; il était môme recommandé dans cette vue par le parti royaliste. Moreau, qui était du dîner, se tait ou parle de choses insignifiantes, et conséquemment ne dit rien. C'était déjà gon éloquence : ce n'est pas celle de Hoche ni de Bonaparte, non plus que son système de guerre n'est le leur. Il attend, eux ils attaquent; il temporise, eux ils marchent; guerre de prudence, guerre d'invasion : voilà la différence.
Delmas, président du Conseil des Anciens, a eu une scène violente . avec, plusieurs membres du Conseil. Le député Crey l'a