CHAPITRE XXVI
bien d'autres dont il ne se rappelle pas les noms, étaient du nombre. Le ministre de la police fera son rapport.
Maintenant qu'à l'aide des renforts des braves de l'armée du Rhin qui lui ont été amenés par Bernadotte, Bonaparte a pu battre le prince Charles et arriver jusqu'à Klagenfurt, il semble, comm« à l'ordinaire, qu'on le délaisse de tous les moyens qu'il a droit d'attendre et qu'il ait toujours tout fait à lui seul. Au moment où il ne peut méconnaître que nos armées d'Allemagne sont en mouvement, d'après les avis que nous lui en avons fait donner, ne nous écrit-il pas de Klagenfurt, avec l'air le plus naturel et le plus naïf, que s'il avait vingt mille hommes de plus, il irait droit à Vienne sans le secours des armées d'Allemagne; il est urgent de leur faire passer le Rhin. Carnot consent que Moreau aille prendre le commandement de l'armée du Rhin, il en reconnaît le besoin. Au lieu de lui en donner l'ordre, il lui en témoigne le désir, non sans quelque regret de le voir quitter Paris : on croirait que Carnot a quelque dessein sur Moreau pour le faire concourir à quelque entreprise j)olitique dans l'intérieur.
Clarke mande que M. de Saint-Marsan lui a proposé de donner Mantoue et la Lombardie au roi de Sardaigne, qui nous céderait cette île ; il prendrait alors le titre de roi constilutionnel des Lombards. Rewbell, La Revellière et moi, nous rejetons cette proposition : ne pouvant livrer ces peuples à l'empereur d'Autriche, on veut les livrer à un autre. La conduite de Clarke devient toujours plus coupable; il a déjà outrepassé ses instructions, en conférant avec le grand-duc pour lui céder la Loiïibai^die. Je vote pour l'improbation de Clarke et son rappel. Carnot, en colère, s'écrie qu'on ne veut pas la paix. Je le somme de s'expliquer pour mon compte : il se rejette sur Rewbell. Rewbell donne un démenti; Carnot, furieux, Irappe du poing sur la table. La discussion s'anime et s'enflamme. Carnot et Letourneur croient la terminer en disant : « Eh bien, qu'on rappelle Clarke! » La Revellière pense qu'il serait impolitique de rappeler sur-le-champ Clarke; qu'il suffît pour le moment de le laisser sans pouvoirs et de les adresser à Bonaparte seul. Adopté.
Sandoz Rollin est revenu; il m'a assuré ce matin confidentiellement que le Cabinet de Berlin n'a pas assez d'énergie pour se prononcer. C'est la première et la plus sûre garantie que nous olîre l'ambassadeur : elle en vaut d'autres; c'est là toute la politique prussienne.
La Revellière lit un plan présenté par un député membre du Conseil des Anciens. Ce député, qui se dit peut-être un représentant du peuple et qui est bien peu fidèle à son mandat, conseille au Directoire de s'emparer de tous les pouvoirs, tandis que l'armée
appuierait de toute sa force ce prétendu établissement de l'ordre dans l'intérieur. On demande à La Revellière le nom de ce député. C'est au moins un fou à envoyer à Charenton. ou un conspirateur à mettre en jugement. Revellière refuse de nommer le personnage, et l'on passe à l'ordre du jour.
Le général Kray, commandant l'armée autrichienne du bas Rhin, a prétendu qu'une trêve était convenue par Bonaparte, et il en a donné avis au général Hoche. Celui-ci, qui n'y croit pas, nous mande la nouvelle par un courrier extraordinaire. Le Directoire ordonne ou plutôt permet à l'impatient Hoche de passer sur-le-cham[) le Rhin. Aucune trêve n'était convenue.
Le ministre Truguet présente son rapport et un projet de message sur Saint-Domingue. Le Directoire ne trouve pas l'exposé des faits assez circonstancié; il ne veut pas mentionner avec honneur des commissaires du Directoire qui penchent pour investir un gouverneur militaire de toute l'autorité sur la plus importante de nos colonies.
La proclamation du provéditeur vénitien Bataglia nous est parvenue : elle est dirigée en partie contre les Français. On en délibérera prochainement.
29 Germinal Notre envoyé en Suisse, Baker, écrit que la gauche du général ^° ^- Joubert a été attaquée par les Autrichiens, renforcés dans cette partie par une partie de leur armée du haut Rhin ; que les Français ont été repoussés; que les Autrichiens ont repris Botzen et peut-être Brixen; que le reste de la division Joubert, toujours pressée, se replie sur sa droite. Tout en répétant avec forfanterie qu'il n'a besoin que de lui seul, et ne cessant jamais de demander des renforts, Bonaparte à chaque courrier nous a répété : « Qu'on passe donc le Rhin, ou je serai accablé ».
Un Français chargé de dépèches importantes de Charretier*, notre agent à Londres, n'a pu obtenir de la municipalité de Calais qu'elles fussent débarquées et expédiées au Directoire ; elles ont été renvoyées, et remises sans doute au duc de Portland. Notre agent sera gravement compromis : voilà les conséquences de l'arrêté qu'a fait prendre Carnot sur les communications étrangères.
Le député Bergoing rapporte qu'à la Bourse le bruit aurait couru que Rewbell proposait d'empêcher le nouveau Tiers d'entrer au corps législatif; que l'honnête Carnot seul était opposant à la mesure, voulue d'ailleurs par d'autres membres du Directoire ; que l'opposition de Carnot avait fait suspendre la délibération. Le ministre de la police, qui a aussi été informé de ce bruit, convient que les auteurs sont de la connaissance de Carnot.
i. Le nom de ce personnage est aussi orthographié dans le manuscrit : Charritier. (G. D.)