‹ Mémoires;Chapitre 207 sur 302 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

des succès nouveaux. Le 3 floréal il ne savait ni l'armistice, ni la paix, ni le passage de Moreau : il n'avait pas besoin de prendre son point de départ dans ce que faisaient ou feraient les autres. L'homme de génie avait conçu son plan, l'homme de résolution l'exécutait; il marchait en avant sans détourner la tête, sans demander ce que faisait Bonaparte, tandis que celui-ci, avec une inquiétude envieuse, demandait toujours aux arrivants: « Que devient Hoche? » Il était fondé à redouter la gloire de Hoche : il n'y avait point de doute que dans l'état des choses ce ne fût le général Hoche qui devait arriver premier à Vienne.

L'adjudant général Leclerc, porteur des dépêches de Bonaparte, a passé par l'Allemagne pour remettre les siennes à Moreau. D'autres étaient parties par un autre courrier adressé au général Hoche. Ces dépèches si vives et impatientes avaient eu pour objet d'annoncer les préliminaires de paix aux armées du Rhin afin de suspendre leur marche triomphante. Leclerc, beau-frère de Bonaparte et qui faisait sa police au quartier général, a été choisi, non sans calcul de Bonaparte, pour cette mission de confiance; il croit répondre à la nôtre ou nous prouver la sienne en nous faisant un petit rapport confidentiel contre Moreau, à qui, dit-il, il a voulu en passant tirer les vers du nez. Il résulterait des paroles échappées à Moreau que ce général aurait, dans sa conversation, laissé percer un sentiment d'aversion contre le Directoire et contre la République elle-même.

Carnot depuis quelques mois écrit fréquemment à Bonaparte, il l'appelle « mon cher général »; celui-ci a fort rarement répondu- L'adjudant Leclerc dînant chez Carnot, ce Directeur lui a fait l'éloge de Willot. Leclerc prétend avoir répondu : « Willot est mon cousin, mais je dois reconnaître que c'est un homme de parti, qui fait beaucoup de mal dans le Midi : il en est le fléau ».

Tout le monde a dû rendre visite à Sieyès depuis qu'il a été assassiné. Carnot, y étant allé de son côté, y a rencontré Chénier et d'autres patriotes; il a causé avec eux de l'état des choses et des esprits; mais comme Carnot persistait à développer sa nomenclature d'anarchie et de jacobinisme, ils n'ont pu s'entendre, et ils ont même traité fort durement Carnot qui, par ses discours, détruisait le bon effet de sa démarche.

Le ministre Bénézech fait un rapport sur l'amélioration du Mont OFiordal de-Piété. Cette administration aura près d'elle un commissaire du Directoire pour la surveiller.

C'est sous les murs de Francfort que le général Hoche a reçu la

^nouvelle des préliminaires de paix. Bonaparte lui a transmis direct

îment cette nouvelle comme au général Moreau, de son propre

louvement, par un courrier qui a ti"aversé la Suisse. On ne peut

léconnaître que cette impatience de pacification accélérée n'ait été

an V.

encore pressée par la jalousie des succès de Hoche, qui, comme on vientde le voir, n'avaitplus d'obstacles à rencontrer après avoir écrasé l'ennemi et qui disait avec raison : « Je n'ai plus qu'une promenade d'ici à Vienne ». Assuré d'un aussi grand succès, tenant ses pouvoirs du Directoire comme général en chef, n'ayant ni ordres, ni transmission à recevoir de Bonaparte, Hoche pouvait avec autant de raison que de force refuser la nouvelle de Bonaparte, répondre qu'il l'attendrait de son gouvernement, de qui seul il avait à recevoir des instructions : Bonaparte n'y aurait pas manqué ; qu'on juge la différence des caractères : Hoche, citoyen avant tout, préfère arrêter l'effusion du sang humain et se désarmer lui-même dans les bras de la Victoire. Voilà de la véritable gloire : c'était celle qui convenait à la grande âme du pacificateur de la Vendée.

L'ambassadeur Serbelloni félicite le Directoire sur l'indéj^endance reconnue du Milanais.

Le Directoire arrête que les parcs plantés en bois au-dessus de trois cents arpents seront conservés dans la vente des domaines nationaux : il en pourra cependant être détaché trente ou quarante arpents autour des châteaux ou des maisons, pour être vendus conjointement avec eux.

Boissy-d'Anglas propose aux Conseils un nouveau mode déjuger les émigrés ; sa motion est rejetée par la question préalable. 11 FioiVai Un officier de l'armée d'Italie apporte les préliminaires de paix arrêtés par Bonaparte avec l'empereur, et signés par les plénipotentiaires respectifs. La réunion de la Belgique à la France est reconnue, ainsi que l'indépendance du Milanais, du Bergamasque et d'une partie du Mantouan, de Modène, de Reggio et de INIassa Carrara, sous le nom de République Lombarde. Bologne et Ferrare seront donnés â Venise en échange des provinces vénitiennes de terre ferme cédées en compensation à l'empereur. La discussion s'établit ; on met aux voix l'adoption des préliminaires. Rewbell vote contre. Un message sera-t-il fait de suite au corps législatif, portant la sanction du Directoire? Rewbell et La Revellière s'y opposent; ils veulent qu'il ne soit fait de message que lors du traité définitif. Le message est adopté. Rewbell déclare qu'il ne signera pas l'approbation, mais seulement le message. Son refus tient ici à une circonstance qui n'est pas toute personnelle. Lors de la capitulation de Mayence, il a fait serment que cette ville importante serait un jour restituée à la République. C'est en exécution de ce serment que Merlin et lui sont convenus de conserver leurs moustaches jusqu'à la réunion de Mayence à la République. Rewbell croirait se parjurer s'il signait un traité où ne serait pas comprise la restitution de Mayence; mais son cœur approuve toujours un traité de paix quand il ne forfait pas à l'honneur.

an V.

Page 1