CHAPITRE XXVI
Notre ambassadeur en Suisse, Barthélémy, est nommé plénipotentiaire au congrès fixé à Berne pour la conclusion de la paix continentale. On propose d'y envoyer Bonaparte; nous répondons qu'il est nécessaire à l'Italie pour organiser la République Lombarde, à laquelle il ajoutera Bologne et Ferrare, comme il est convenu avec l'empereur, dans le cas où les Vénitiens n'accepteraient pas. Carnot voudrait de suite envoyer Bonaparte en Corse, pour y rétablir le règne des lois. Le dessein de le retirer d'Italie, de le séparer du congrès et de l'éloigner de Paris est manifeste.
L'ambassadeur de la République, Cacault, a, dit-on, « baisé la main du pape ». Ce fait est dénoncé au Directoire comme un acte de félonie qui rend l'ambassadeur indigne de représenter la République dans un pays étranger. Le ministre des relations extérieures fera un rapport sur M. Cacault, baiseur de la main et même des pieds, ajoute-t-on, de Sa Sainteté.
Hoche confirme que l'ennemi, vigoureusement poursuivi, était 12 Floréal atteint et écrasé sur tous les points, lorsque la nouvelle de la signature des préliminaires lui est parvenue : il était certain d'arriver à Vienne et de dicter la paix. L'officier porteur des dépêches raconte qu'aussitôt l'armistice, l'ennemi avait placé à ses avantpostes des émigrés dont la mission non équivoque paraissait être •d'entrer en intelligence avec les républicains. Aussitôt que le général en fut instruit, il a exigé que les postes d'émigrés fussent relevés sur-le-champ, sous peine d'être arrêtés par l'armée républicaine.
Au moment où les forces de nos armées deviennent disponibles, le Directoire croit devoir se hâter de les utiliser dans les combinaisons de sa politique. Un projet est présenté pour diriger, d'accord avec l'Espagne, contre le Portugal trente mille hommes qui seraient tirés de l'armée d'Italie. L'Espagne réunirait des troupes aux nôtres, et, maîtres du Portugal, on y établirait le duc de Parme. La Louisiane, l'Amazone et les douze millions demandés seraient réservés à la République française. Le ministre Lacroix fera seulement sonder le gouvernement espagnol sur ce projet.
Il sera notifié aux princes allemands que s'ils ne retirent leurs troupes et contingents fournis à l'Angleterre, l'armée républicaine les considérera comme ennemis. Nos armées du Rhin conserveront leurs positions jusqu'à ce que l'empereur ait fait évacuer par ses troupes les positions des princes allemands. Des attaques décidées •et des assassinats ayant été commis sur les Français, par le fait du gouvernement de Venise, Bonaparte tâchera de s'emparer de ce pays, si l'occupation est sans danger. De pareils crimes ne peuvent rester plus longtemps impunis.
Carnot propose de céder Parme et Plaisance au roi de Sardaigne.
Rewbell s'y oppose et demande que, si ces pays sont à la disposition de la République, ils soient joints à la Lombardie.
Moutet, président de l'administration centrale du Var, écrit que Willot et Moynot d'Opson sont arrivés à Brignoles à la tête de cinq cents hommes de troupes avec du canon et des égorgeurs du Midi; que l'administration, prévenue de leur marche, s'y est opposée sans succès: que les élections ont été commandées par un appareil militaire, aux cris de « vive Willot! »
Des lettres de Cherbourg annoncent que le général Cambray a donné l'ordre de former les colonnes mobiles, pour déjouer les projets de massacre des républicains. Ils étaient fixés pour im même jour et une même heure dans plusieurs départements. Le ministre de la police prendra des mesures pour arrêter ces affreux désordres.
La correspondance d'Italie porte que des bataillons d'Esclavons ont été battus par les Lombards et des détachements de l'armée française.
13 Floréal Le citoyen Amédée Lepelletier me remet une pétition contre l'inscription qui a été faite sur la liste des émigrés de son frère Félix Lepelletier, contumace de Vendôme. C'est au génie de Merlin que nous devons ce système de déclarer émigré quiconque ne se rend pas au mandat d'arrêt d'un tribunal. Merlin a été d'autant plus cruel dans cette conception, qu'il a depuis, par suite de sa jurisprudence de suspects , établi en principe d'assimilation qu'une inscription sur la liste des émigrés devait être considérée comme un acte d'accusation. J'ai toujours blâmé cet exercice inique du pouvoir, qui ne doit plus avoir d'arbitraire sous un régime constitutionnel. Je demande donc que, sans délai, la radiation de Félix Lepelletier soit prononcée. Carnot s'y oppose : ce serait un acte de justice prononcé avec trop peu de maturité. Je demande si la justice peut être trop prompte, quand elle est la justice. Tout ce que je puis obtenir, c'est que la réclamation du citoyen Félix Lepelletier soit renvoyée au ministre de la police pour faire un rapport.
Quoique dans cette circonstance où il s'agissait de préserver un citoyen d'un acte d'oppression qui le mettait dans la classe des prévenus, et même des condamnés qui ont perdu leurs droits de citoyen, je n'aie sans doute suivi, comme toujours, que le mouvement de ma conscience qui se suffit à elle-même, et semblerait pouvoir sedispenser de toute justification, je ne puis cependant retenir ici quelques réflexions qui peuvent n'être pas inutiles pour éclairer le caractère des hommes. Leurs passions sont certainement les mêmes de toute éternité, mais elles se montrent un peu plus à nu dans les révolutions, parce qu'elles y sont plus violentes, et elles croient peut-être en avoir davantage le droit en raison des graves intérêts