CHAPITRE XXVI
dont elles se disent animées. Lorsqu'on a été revêtu d'un grand pouvoir, on a pu juger d'autant mieux les hommes, que c'est ordinairement avec des vœux et des besoins qu'ils se présentent à nous. Le devoir du magistrat serait de tout accueillir sans acception de parti. J'ai déjà avoué que j'avais pu quelquefois ne pas me défendre d'une certaine prédilection pour les patriotes que j'ai vus marcher avec moi dans les rangs de la Révolution. Qui peut être assuré, lorsqu'on a une âme sincère, de se défendre des impressions qui la touchent? Si le sentiment est lui-même une partialité, on conviendra que c'est au moins la plus innocente. Ainsi beaucoup d'individus compromis en divers sens par les mouvements de la Révolution m'ont rendu la justice de croire que dans leurs moments les plus critiques ils pouvaient venir vers moi avec toute confiance. Parmi les individus qui ont ainsi frappé à ma porte, et à qui je l'ai ouverte de bon cœur, plusieurs se représentèrent à ma mémoire, qui alors même qu'ils invoquaient mon assistance, ne m'avaient pas permis d"ignorer leur hostilité, et même leur inimitié déclarée, notamment dans l'affaire Babeuf, où il ne s'agissait de rien moins que de mettre à mort les Cinq, et j'étais bien loin d'être excepté. Félix Lepelletier était certainement en plein dans cette conspiration, ainsi que l'ont prouvé, depuis, les révélations sans danger des chefs qui nous les ont transmises de l'étranger (voir l'Histoire de Buonarotti). Le frère de Félix Lepelletier est arrivé à moi avec confiance : il sait si je l'ai repoussé. J'ai appris que, depuis, Félix Lepelletier était redevenu difficile en patriotisme parce qu'il avait reporté sur Bonaparte le culte qu'il avait autrefois porté à Robespierre : je l'ai plaint de sa double erreur, ne croyant pas que le patriotisme dût en général s'attacher aux personnes plus qu'aux choses, et, si l'on avait besoin de déité, qu'on dût aller chercher, pour mettre en tète de ses pagodes, Robespierre et surtout Bonaparte, l'homme qui depuis Adam a fait le plus de mal à l'humanité et à la liberté, sans qu'on puisse trouver à ses actes funestes l'excuse du désintéressement personnel, que l'histoire ne peut refuser à Robespierre.
Le traité de paix donne lieu à beaucoup d'observations : on force u mor6a\ Bologne et Ferrare à passer sous le joug vénitien; Mantoue rendue ^" ^• à l'empereur imposera à toute l'Italie. Les pays de terre ferme vénitiens n'ajoutent-ils pas encore à sa puissance; et le gouvernement français était-il autorisé à livrer ainsi des peuples avec lesquels nous n'étions pas en guerre? Ce traité, que les circonstances ne permettent pas de repousser, donne à l'empereur d'Autriche le temps d organiser ses armées : il veut nous faire payer les emprunts et les hypothèques sur la Belgique. La guerre n'est que suspendue.