CHAPITRE XXVII
contraire de la part des autres artistes qui sont des républicains. » J'ai prévu dès le principe les conséquences du débarquement immoral que nous avons fait de quinze cents galériens en Irlande : nous devions nous attendre à la représaille des Anglais; elle ne s'est pas fait attendre. D'accord avec les contre-révolutionnaires des côtes de la Manche, quatre cents émigrés ont été débarqués aux îles Saint-Marcouf : ils ont devancé nos galériens, que le gouvernement anglais a organisés pour les revomir sur le territoire de la République, conduits par des officiers français émigrés. Carnot trouve atroce cette combinaison de crime. Je lui réponds : « Pourquoi l'avoir provoquée? » Le ministre de la police en faisant ce rapport ajoute que les vengeances et les assassinats continuent dans le Midi. On voit quelles inimitiés attaquent à la fois la République sur tous les points.
Le Directoire, croyant, au milieu de toutes les perturbations, reconnaître la main des émigrés parmi des conjurés contre leur patrie, veut les atteindre sur tous les points; croyant ne pas devoir moins atteindre les émigrés des colonies qui, les ayant la plupart livrées aux Anglais, ont imaginé d'échapper à la justice des lois en se prétendant de simples réfugiés chez les Anglo-Américains, le Directoire repousse cette exception et décide un message à ce sujet. Les faits et les principes de ce message sont justes au fond, mais leur rigueur sans exception me paraît d'un absolutisme inadmissible. Je pense et j'essaye de prouver que tous les colons qui seraient compris dans la mesure de proscription ne peuvent cependant être tous également considérés comme des émigrés volontaires; il est certain que beaucoup d'entre eux n'ont quitté nos colonies que pour éviter l'assassinat. Letourneur répond que ce sont de vrais émigrés; qu'ils ne méritent aucun égard dans l'un comme dans l'autre hémisphère; tout cela n'est qu'une même cause parfaitement liée avec la partie des soldats de Coblentz qui rentrent journellement en France; il faut frapper des mêmes mesures tous ces ennemis non moins dignes que les anarchistes « d'être broyés dans le même mortier ». Telles sont les expressions de Letourneur qui, au surplus, se croit sans doute plus humain que nous parce que tous les jours il tonne contre les Jacobins. Cependant , au milieu de tous les combats suscités de tous côtés à la République, comment peut-elle espérer de se défendre, si elle sépare de l'appui des républicains ses défenseurs naturels en les poursuivant sous le nom de Jacobins. Ainsi, pour passer d'une fureur à l'autre, sans jamais en abandonner aucune, voici Letourneur qui, avec sa véhémence soutenue, vient faire une sortie nouvelle contre la conduite du général Cambray, commandant le département de la Manche, parce que ce général a cru devoir employer des colonnes mobiles
10 Floréal
Floréal an V.
pour le rétablissement de l'ordre. D'après Letourncur, les soldats qui composent ces colonnes mises en mouvement, seraient autant de monstres terroristes ; et ce sont les premiers contre lesquels il faut sévir. Il demande qu'avant tout les colonnes mobiles soient désarmées. Rewbell répond avec humeur qu'on s'obstine à confondre les patriotes avec les ennemis de la République; que les mesures du général Cambray sont justes et motivées sur les assassinats commis dans son département. Letourneur, plus furieux, prononce encore que Cambray et sa troupe sont un ramassis de « monstres », de « scélérats ». Rewbell prend feu. Letourneur se radoucit, demande qu'on ne se fâche pas, qu'on s'explique; on se raccommode et l'on demande au ministre de la police un rapport.
Le Directoire se réunit dans la salle de réception. Le ministre de la guerre nous présente Masséna, que Bonaparte a nommé VEnfant gâté de la victoire, et qui n'a pas conquis ce glorieux baptême sans de grands sacrifices de sang humain. Il l'a répandu à flots dans l'Italie, sans aucun ménagement, comme il a sans réserve appliqué à son trésor personnel une partie des richesses de ces contrées. Mais à la guerre tout cela s'appelle de la gloire et s'excuse par elle; parce que d'elle dépend le salut de l'État; et Masséna depuis le siège de Toulon, où je l'appelai, jusqu'aujourd'hui, est certainement l'un des plus brillants défenseurs de la patrie. Le chef de brigade des hussards, Auguste Merinet, premier aide de camp du général Hoche, est chargé de présenter les drapeaux pris par l'armée de Sambre-et-Meuse. Letourneur, président, place dans son discours les actions glorieuses de l'armée du Rhin au-dessus de celles des autres armées. Nous croyons que ce discours avait été concerté avec Carnot. Après la présentation, Masséna croit pouvoir prendre la liberté de recommander au Directoire un capitaine de marine qui, après avoir honorablement servi son pays, se trouve destitué; il s'appelle Infernet. Letourneur s'écrie aussitôt que c'est un anarchiste. « Il l'est comme je le suis, dit Masséna d'une voix énergique et retentissante : il est mon cousin et il est encore plus le cousin de la République ». Letourneur balbutie : « Ha! ha!... Eh
bien,... nous verrons » Truguet invoque mon témoignage en
faveur du capitaine Infernet; je le lui donne vivement et je propose de suite sa mise en activité dans la marine. Le ministre au moins fera un rapport.
Le Prince de la Paix a écrit à l'ordre de Malte, par suite de l'invitation qu'il en avait reçue, que le choix de son ambassadeur près la République française devait être fait parmi les chevaliers des puissances amies et alliées. L'ordre de Malte a nommé en conséquence un Espagnol; l'ambassadeur del Campo est chargé de le faire agréer au Directoire.