‹ Mémoires;Chapitre 214 sur 302 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

propre à aucun commandement militaire, encore moins à une haute administration; et le pis est que sa cupidité et sa versatilité politique le disputent à son incapacité. L'opinion de Carnot sur Beurnonville ne rencontre aucune contradiction.

J'étais à la campagne lorsqu'une ordonnance m'a été adressée pour 2"? Floréal me rendre de suite au Directoire. J'y trouve mes collègues réunis et pensifs. Rewbell rompt le silence : il ne donnera point l'exegMa^wr à la loi sur le tirage du membre sortant du Directoire. Revellière est de son avis. Carnot tient son opinion écrite, qu'il veut faire insérer au procès-verbal. Cette opinion, caressante pour le corps législatif, porte qu'il vote pour signer l'exequatur de la loi. Letourneur pense de même; il presse qu'on aille aux voix. Lui et Carnot me font des politesses affectueuses; ils veulent me donner des explications; je ne puis cacher mon étonnement de voir revenir aujourd'hui d'une manière si étrange contre le vote d'hier. La Revellière dit qu'on veut sacrifier la majorité du Directoire; il saura mourir avec honneur. Je réponds à Revellière que ce n'est pas ici un cas de mort; qu'il fallait tirer au sort publiquement, comme le voulait la loi, et envoyer aussitôt au corps législatif le procès-verbal, signé par le président. « Aux voix l'exequatur », répètent Carnot et Letourneur; on attend avec impatience mon opinion : je me réunis à Rewbell et La Revellière pour la non-exécution.

Nos débats, connus au dehors, amènent au Directoire plusieurs députés. Ceux qui sont sincèrement patriotes pensent que le moyen de déjouer la combinaison perfide préparée contre le Directoire, c'est de donner l'exequatur, parce que, si Rewbell, Revellière ou Barras sortent par le sort, l'aftaire sera étouffée et oubliée; mais que si, par contraire, c'est Carnot ou Letourneur, la loi n'étant pas exécutée, le corps législatif déclarera le tirage nul. Ces considérations nous déterminent à exécuter la loi dès le lendemain. Dans cette discussion, Rewbell et La Revellière se sont prononcés contre Carnot et Letourneur dans les termes les plus violents : ils ont même été jusqu'à celui de « traître ». Les députés Jean Debry, Chazal, Villetard, Laniarque et Bergoing se rendent chez moi pour me commu. niquer la liste des dix qu'ils se proposent de présenter pour le remplacement du Directeur sortant.

A l'ouverture de la séance, lecture est faite du procès-verbal de la og rioréai veille. J'ai réfléchi que toute scission serait, pour le corps législatif, a" ^^ un prétexte de revenir sur le tirage du membre sortant ; je pense qu'en conséquence la délibération d'hier doit être rapportée, et que c'est à l'unanimité que l'exequatur doit èire donné à la loi. Ma proposition est d'ailleurs le résultat d'une conférence avec nombre de députés influents, qui craignent, ainsi que moi, l'annulation du tirage, s'il contrariait la loi rendue. La Revellière cède à mon obser- T. II. 26

vation : il votera l'exequatur, en motivant pourtant au procès-verbal son opinion. Rewbell s'afflige de notre peu d'union sur une question aussi importante et réellement vitale. Il propose que nous déclarions usurpateur celui qui, désigné par le sort, persisterait à conserver l'exercice de ses fonctions, si le corps législatif annulait le tirage, Carnot croit la proposition injurieuse au corps législatif. Letourneur, en s'y opposant, dit qu'il ne veut pas se lier ; qu'il agira suivant les circonstances; qu'au reste il va donner sa démission; jl prend la plume en jurant qu'il va l'envoyer au corps législatif. Carnot le supplie de n'en rien faire. Letourneur cesse d'écrire, et met aux voix l'exequatur. « Si Rewbell refuse, je refuse aussi », dit Revellière. On recueille les voix : tous les membres votent l'exequatur à la loi du tirage insérée dans le procès-verbal d'hier. Carnot et Letourneur paraissent étonnés et confondus de ce rapprochement. Rewbell a parfaitement joué son rôle : il est arrivé au but de faire insérer cette approbation dans le procès- verbal du 27. Revellière semonce Lagarde pour n'avoir pas fait insérer le message dans le Rédacteur. Carnot sort comme pour respirer. On le remarque dans la salle des ambassadeurs, se promenant seul, les mains sur le visage, et paraissant fort affecté.

29 et 30^ La correspondance du Midi déclare qu'il n'est plus possible d'y conserver les fonctionnaires actuels; les uns causent les désordres; les autres y assistent tranquillement. Le Directoire prend l'arrêté de destitution des commandants militaires d'Aix et d'Avignon. Carnot parvient à faire excepter celui de Marseille, l'ennemi le plus atroce des républicains.

Une dépèche de Bonaparte annonce l'organisation de la République Cisalpine : elle aura un Directoire. Serbelloni est nommé l'un de ses membres. Bonaparte va faire entrer dans Venise des troupes pour protéger les Vénitiens contre les Esclavons. Il a fait une proclamation qui met ce pays sous la protection de la République Française; il demande qu'on lui envoie de suite un contreamiral pour commander la petite escadre qu'il trouvera dans le port de Venise.

. On répand que Beurnonville sera porté au Directoire; que Massénaet Kléber le seront aussi. Carnot et Letourneur se prononcent contre toute nomination d'un général.

Le 30 à midi, le tirage au sort a lieu publiquement et avec appareil. Le billet sortant échoit à Letourneur; il rentre dans le cabinet des séances; Rewbell, président, renvoie le secrétaire Lagarde; il exprime nos regrets et nos adieux au collègue que nous perdons; il l'embrasse même avec émotion et les larmes aux yeux et lui remet, conformément à notre concordat, un mandat du traitement de floréal de chacun de nous, montant à dix mille trois cents et

Floréal aiiV.

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