‹ Mémoires;Chapitre 215 sur 302 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

quelques francs, c'est-à-dire plus de- quarante et un mille francs. Letourneur nous embrasse tous et se confond en protestations d'attachement. Elles pouvaient être sincères : soit calcul, soit sentiment, soit hypocrisie, soit retour sur eux-mêmes, beaucoup (riiommes deviennent ou paraissent au moins devenir meilleurs le jour où ils sont déplacés du théâtre de leurs passions.

Le l^"" prairial, le nouveau Tiers du corps législatif est installé; i"et2Prai- Pichegru, produit des dernières élections, est élu président des Cinq-Cents, Barbé-Marbois des Anciens. L'élection de Barère, nommé, par les électeurs des Hautes-Pyrénées, au Conseil des Cinq-Cents, est annulée. Les députés Jaime, Mersan, Gau, Ferrant, Vaillant, Lecerf et Polissard, qui ont été précédemment exclus du corps législatif en vertu de la loi du 3 brumaire an IV, sont rappelés. En même temps que nous apprenons au Directoire ces premières opérations du corps législatif, qui révèlent sitôt son esprit, le ministre de la police annonce une nouvelle organisation des chouans dans le département de la Manche : ils y commettent des vols et des assassinats. Le ministre et Carnot soutiennent que ces crimes n'ont trait ni à la Révolution, ni à la contre-révolution; que ce sont tout simplement des voleurs de grand chemin, qui donnent la préférence aux caisses du gouvernement pour les spolier, et à nos agents pour les égorger. Toulouse est en proie à des malheurs semblables. Le ministre de la police continue en disant que des jeunes gens arrivent à Paris de plusieurs points de la France, qui lui sont signalés comme des terroristes. « Ne serait-ce pas, dit Carnot, pour sauver les détenus de Vendôme? » Le ministre doit y faire attention et engager le tribunal à en finir. Exprime-t-on les mêmes craintes sur les projets des « honnêtes gens » de sauver Lavilleheurnois et compagnie? Pourquoi n'avoir pas fait imprimer les pièces de la conspiration Besignan? Renvoi au ministre de la justice.

J'avoue qu'après tant de combats vainement livrés pour sauver les patriotes si obstinément poursuivis par la rage contre-révolutionnaire je sentais dans mon ûme un profond désespoir, et j'étais au moment de me retirer volontairement du Directoire, au moyen de ma démission. Je recouvrais une liberté dont j'étais privé par des fonctions auxquelles j'avais prêté un serment que je ne pouvais rompre sans parjure. Mais, devenu démissionnaire, fort de la confiance dont je jouissais parmi les républicains, j'avais le droit de me mettre à leur tète et de faire, séparé du Directoire, les tent* tives révolutionnaires dont la pensée même m'était interdite si je demeurais au Luxembourg. Ce projet, que j'avoue avoir pendant quelques jours roulé dans ma tête, resta donc sans suite. J'étais, dans ma destinée, réservé à d'autres épreuves. Lorsque je révèle à

an V.

mon lecteur jusqu'à mes pensées que la réflexion a fait expirer, il doit reconnaître si je suis un homme à réticences.

D'après des renseignements survenus sur les combinaisons qui se préparent dans le corps législatif, depuis qu'il a reçu le renfort du nouveau Tiers, Rewbell pense que Dumolard, Portails, Siméon et compagnie sont autant d'ennemis décidés de la République. Des agents d'accord avec les meneurs de l'étranger parcourent les départements, pour y propager les opinions royalistes. Carnot répond par des éloges aux accusations énoncées par Rewbell. L'humeur de Carnot se porte sur plusieurs; il comprend dans son anathème Kléber, Jourdan, Masséna, Augereau et Lefebvre. Je défends ces derniers, notamment Lefebvre, le brave des braves, le plus habile et intrépide chef d'avant-garde qu'ait produit la guerre de la Révolution. Revellière et Rewbell m'appuient en disant que ce système tend à aliéner tous les cœurs; que ces militaires ont rendu d'éclatants services; qu'ils peuvent en rendre encore : si l'on ne veut pas être reconnaissant, il faudrait au moins savoir être politique.

3 Prairial Letourneur, quoique ayant le numéro sortant, quoique ayant reçu son indemnité convenue, et nous ayant en échange donné ses embrassements, continue de siéger encore au Directoire, jusqu'à ce qu'il soit remplacé, et le temps qui lui reste sera encore employé à soutenir son système de déclamation contre les anarchistes. Il se réunit à Carnot pour exprimer des craintes sur les détenus de Vendôme. C'est surtout leur mise en liberté qu'ils redoutent; il faut pourtant bien, lorsque des hommes sont en jugement, se résoudre à les voir acquittés s'ils ne sont pas condamnés. Je ne puis m'empêcher de répéter que la qualification d'anarchistes est devenue honorable, depuis qu'on l'applique aux républicains : ce n'est que contre eux qu'on a de l'humeur au Directoire, tandis qu'ils devraient être protégés et garantis. N'est-ce pas sur eux qu'a porté tout le poids, de la chaleur du jour? Ne sont-ils pas, eux et leurs enfants, jusqu'aux dernières générations, les responsables de la Révolution, crime nouveau de la race humaine et beaucoup moins rachetable que le péché originel?

L'une des premières opérations du nouveau Tiers a été de rapporter les articles de la loi du 3 brumaire qui excluaient des fonctions publiques, jusqu'à la paix, les émigrés et leurs parents au deuxième degré. Rewbell présente des observations relativement au rapport de ces articles, ainsi que sur le rappel des cinq représentants qui avaient été exclus ; il désirerait que ces observations fussent communiquées au corps législatif. Le Directoire est d'un avis contraire; Rewbell obtient que son opinion soit insérée au procès-verbal.

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