CHAPITRE XXVIII
Lavilleheurnois et celle de Babeuf n'ont pas plus de réalité l'une que l'autre ; que ce sont deux mensonges du gouvernement conçus dans le même cerveau.... « Voilà bien, s'écrie Carnot à l'ouverture de la séance, voilà tout le système révélé : l'alliance des royalistes et des anarchistes se montre à découvert. » Il raconte qu'il vient de lire l'Ami des lois, qui annonce cet incroyable jugement de Vendôme; il ne peut retenir sa colère contre le rédacteur de l'Ami des lois et contre les juges : comment ont-ils osé déclarer qu'il n'y a pas eu de conspiration ! Il aime à croire, et croit encore, que c'est une invention de l'Ami des lois.
Il a été convenu que Bonaparte serait chargé de rétablir l'ordre dans le Midi. Son commandement s'étendrait de l'Adriatique jusqu'à Lyon. Au moment de lui adresser ses nouveaux pouvoirs et ses instructions, Carnot paraît se radoucir et vouloir même ajouter les procédés aimables à la confiance. Il veut placer le père du général Berthier d'une manière distinguée : « Ce ne sont pas des gens de la Cour qu'il nous faut, dit Rewbell, mais bien des hommes' dévoués à la République. »
Carnot propose de nommer Letourneur général debrigade. Adopté.
Le crédit public baisse continuellement en Angleterre ; les billets de banque ne sont plus reçus que de la Banque même, ou endossés par des maisons connues. L'Irlande est agitée, l'insurrection s'y organise ; le duc de Leicester paraît à la tête, il a renvoyé au gouvernement ses cordons. Il sera fourni aux Irlandais des armes et des munitions : ils peuvent espérer l'appui de la République.
L'affiche contre Beurnonville a été imprimée à Paris. Une autre, dirigée contre Barthélémy, était prête; un membre du Conseil des Anciens avait voulu différer sa nomination, afin que l'affiche pût être connue et faire son effet. Le Conseil s'y est refusé : la diatribe méditée est restée chez l'imprimeur. Les rapports de police disent que ces deux affiches ont été rédigées par le patron du député Lacuée, qui paraît n'en être que le distributeur.
Le député Pastoret fait la motion de rapporter les lois contre ceux qui ont livré Toulon. Un autre membre propose de retirer aux juges de paix la faculté d'arrêter les individus prévenus d'émigration.
La correspondance de l'ambassadeur de Sardaigne à Paris et celle de Gênes annoncent des mouvements populaires dans cette dernière ville. Là, comme à Venise, le peuple voudrait se soustraire au joug de l'insolente aristocratie. Le roi de Sardaigne manifeste des craintes pour ses États; il désire que l'insurrection génoise soit réprimée; que, pour le tranquilliser, on lui livre Savone et quelques cantons de terre ferme. Le Directoire passe à l'ordre du jour.
Au Conseil des Cinq-Cent^, des motions violentes se succèdent contre Truguet, contre les agents du Directoire, contre le Directoire
même. Les royalistes vont jusqu'à accuser les républicains de leurs propres crimes. Le gouvernement aurait pu sauver la République en prenant des mesures sévères. Le temps approche : il lui en faudra prendre de terribles, sous peine d'anéantissement. Reprenons l'attitude franche, unanime, des premiers moments de notre installation, voyons les conséquences fatales de désunion au dehors comme au dedans de la France. En Italie, l'aristocratie s'agite; en Suisse, elle conspire; en Hollande, les stathoudériens de 87 ont une prépondérance, dont les suites ne peuvent qu'être funestes. Le Directoire ne prend aucune résolution.
Au moment où le général Hoche vient de reconquérir les rives du Rhin, et d'y obtenir la paix, on croit que son activité peut, dans cet intervalle de guerre, être heureusement employée hors de France. Cette idée ne paraît pas étrangère à Bonaparte, qui, de son armée d'Italie, considérant ce que devient Hoche, et s'en informant sans cesse, a fait insinuer à Carnot, par un de ses affidés, qu'il serait utile d'envoyer à Saint-Domingue le pacificateur de la Vendée. Ce surnom sans doute très glorieux, et qui appartient bien à Hoche, Bonaparte affecte de le lui donner toujours d'une manière exclusive, afin de voiler et de faire oublier le guerrier qui a repris les lignes de Wissembourg et sauvé l'Alsace en 1793, c'est-à-dire deux ans avant que Bonaparte parût sur la scène de l'Italie. On donnerait de grands pouvoirs et de grandes forces au général d'outre-mer, ce qui serait un double moyen de se défaire d'un caractère républicain très déterminé qui se trouve, par sa gloire, placé au-devant des projets ambitieux de Bonaparte, et en même temps de faire exterminer ses troupes de l'armée de Sambre-et-Meuse, qui ont des principes républicains très dangereux. Carnot, dont la morale est pure quand ses passions ne l'égarent pas, se défie de cette idée d'éloigner Hoche, en la rattachant à celui par qui elle a été suggérée; il objecte que le corps législatif s'occupe des établissements d'outre-mer; qu'il convient d'en attendre les résultats, pour y accommoder les déterminations qu'on prendra. Si le mauvais conseil donné par Bonaparte au Directoire vient d'échouer dans cette circonstance, faudra-t-il le voir dans la suite reprendre son idée d'extermination des soldats républicains par les colonies, et faire de Saint-Domingue l'un des vastes tombeaux de l'armée du Rhin?
Julian, l'ancien adjoint de Fréron à Marseille et qui conserve toujours quelque attachement à la République, me fait dire que le député Boissy se prononce en ce moment avec une grande estime pour moi. S'il est vrai que ce député commence à s'exprimer avec tant d'égards sur mon compte, cela me ferait croire qu'il a peur, et que les actions du Directoire sont moins en baisse qu'on ne l'avait cru d'abord chez les royalistes.