CHAPITRE XXVIII
Carnot, en ouvrant la séance, prend Rewbell à partie, pour lui dire que le président des Anciens, Barbé-Marbois, est un vrai républicain et de plus un défenseur du gouvernement. Carnot voudrait que Rewbell renonçât à ses préventions contre ce député. L'arrivée du ministre Merlin interrompt la conversation : il déplore de nouveaux assassinats commis dans plusieurs contrées de la France. Je renouvelle ma proposition pour que le gouvernement fasse punir les auteurs de ces crimes. Je suis interrompu par l'arrivée d'une lettre de Bonaparte. Elle annonce qu'il traite, avec M. le marquis de Gallo, de la paix définitive avec l'empereur; on évitera le congrès de tous les alliés, conformément aux instructions du Directoire.
A Gènes les patriotes se sont conduits avec imprudence. Ils ont attaqué de vive force le gouvernement, qui les a battus, au moment même qu'il délibérait de suivre l'exemple de Venise.
Truguet fait part au Directoire d'une conversation qu'il a eue chez lui avec Thibaudeau. Ce député a été le trouver pour lui dire, en confidence, il est vrai, et fort mystérieusement, qu'il était très attaché au Directoire; qu'il le défendait contre les tentatives dirigées en ce moment contre lui par les royalistes de Clichy. Truguet paraît en conclure que Thibaudeau marchera avec les républicains. S'il en est ainsi, pourquoi Thibaudeau exprime-t-il tout bas des sentiments civiques et tout haut des sentiments contraires? Veut-il manger à plusieurs râteliers à la fois? Pourquoi joue-t-il un tel jeu, que les contre-révolutionnaires se croient autorisés à compter sur lui?
Carnot se plaint qu'à Chàlons son îvèvè a été insulté, ses vitres cassées par des prêtres réfractaires et des chouans. On lui répond qu'il se trompe; que ce sont sans doute des terroristes déguisés. Carnot réplique qu'il ne s'agit pas de plaisanteries, il est trop certain des faits qu'il a avancés; ainsi, malgré tout ce qu'il a fait de prévenances aux contre-révolutionnaires, il est évident que l'ancien membre du Comité de Salut public ne serait pas plus épargné qu'un autre. Il n'est pas rare de voir les hommes qui ont le plus de sang-froid pour supporter les maux d'autrui, montrer en même temps la plus vive susceptibilité pour ce qui les touche personnellement. Carnot, dont on ne peut obtenir le plus petit mouvement d'humeur contre les royalistes qui égorgent les républicain^ se trouve maintenant avoir bien plus que de l'humeur contre ceux qui se sont permis de manquer de respect à son frère ; il demande que le receveur de l'enregistrement de Châlons, soupçonné d'avoir provoqué l'insulte faite à son frère, soit envoyé dans une résidence très éloignée. Adopté.
Les députés Boissy-d'Anglas et Vaublanc me font exprimer le désir d'avoir une entrevue particulière avec moi. Morainville, chargé
12 Prairial an V.
13 Prairial an V.
par eux de me faire cette proposition, me prévient que ce sont des hypocrites, mais il croit qu'il peut y avoir avantage pour la République à ce que je les reçoive. J'y consens.
Barthélémy ne pouvait manquer d'accepter sa nomination au Directoire : il écrit qu'il se rendra bientôt à Paris.
Un enfant de sept ans vient d'être assassiné à Auriol, département des Bouches du-Rhône. Ce crime est attribué aux royalistes par les procès-verbaux qui nous sont transmis, ils ont sans doute cru trouver dans cette victime un terroriste. Voilà qui s'appelle faire des terroristes bien précoces. Il faut convenir que les royalistes sont peu difficiles pour l'âge; ils les prendront bientôt au berceau. Leurs prédécesseurs, les catholiques de la Saint-Barthélémy, n'y regardaient pas de plus près. On renvoie simplement et fort tranquillement au ministre, sans prendre plus de détermination sur la proclamation et les messages proposés précédemment et rappelés aujourd'hui.
Nous sommes informés qu'il s'établit en ce moment une association de patriotes qui prend le nom de Cercle constitutionnel; à leur tête se trouvent Talleyrand , Benjamin Constant , Garât , Cabanis, Daunou. « Encore une réunion d'anarchistes », dit Carnot. « Qu'est-ce en revanche que Clichy? » lui demande-t-on. Rewbell dit ne pouvoir se défendre d'un mouvement d'inquiétude en voyant Talleyrand pénétrer quelque part : c'est l'aigle des oiseaux de mauvais augure. « Je sens bien, dit-il cependant, qu'il est temps d'opposer à Clichy quelque force morale des patriotes du dehors. Je sais bien aussi que s'il y a dans le Cercle constitutionnel des hommes aussi mauvais que Talleyrand, il y en a de très recommandables, tels que le général Jourdan, Garât, Benjamin Constant, Daunou. » Nous disons à Rewbell que ces considérations ont déterminé Revellière et moi à approuver la formation du Cercle constitutionnel. Rewbell se range à notre avis : « Espérons, dit-il, que ce coquin de Talleyrand se trouvera noyé au milieu des hommes de bien; puissent-ils l'absorber et le neutraliser! » 14 Pmrial Kellermann a eu plusieurs conférences importantes avec des personnages aujourd'hui très actifs; il nous informe que les partisans de la royauté sont satisfaits des élections; il les ont dirigées et payées; ils veulent éviter une guerre civile, dont les résultats sont souvent incertains et pourraient profiter aux républicains. Ils trouvent plus sûr de s'occuper à corrompre l'opinion. Les royalistes ont des amis nombreux dans les départements de l'Ain, du Doubs, du Jura, de l'Isère ; Danican et Précy parcourent ces contrées. Kellermann nous assure qu'il découvrira et fera arrêter ces mauvais sujets.
Bonaparte mande que les conférences pour la paix définitive avec