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CHAPITRE XXVIII

Vaublanc, Bourdon et Chiappe se rendent chez moi pour traiter la question des colonies. Je pense que cette question est de celles qu'on doit le moins possible livrer aux discussions publiques; les prétentions qu'elles réveillent ne peuvent avoir d'effet que de remettre les partis aux prises, en les aigrissant par le reproche des torts réciproques. Si l'on veut brusquer la classe des hommes noirs qui est maintenant en possession de la liberté par les lois, ce sera le plus légalement du monde qu'elle achèvera de massacrer les blancs. Bourdon et Vaublanc m'expriment l'adhésion la plus complète à mon opinion.

Les deux commissions du corps législatif chargées de présenter 21 Prainai des mesures sur les colonies sont admises au Directoire. Elles ^^ ^■ désirent un message pour demander l'autorisation d'envoyer un ou trois commissaires à Saint-Domingue. Il a été convenu avec les députés des Anciens qu'on n'entrerait dans aucune autre discussion. Tarbé et surtout Vaublanc ont beaucoup parlé et dans un très bon esprit; le message est convenu. Villaret-Joyeuse articule quelques mots d'humeur, de ce qu'on ne discute pas les intérêts de la colonie. Vaublanc me fait passer un billet de sa main par Morainville, avec une aimable obséquiosité. Il me témoigne que la démarche des commissions coloniales doit prouver au Directoire leur désir d'opérer le bien; elles ne s'immisceront pas dans le choix des agents, parce que le gouvernement ne doit pas être influencé, mais elles appuieront les mesures salutaires du Directoire. On croirait que le système est changé et qu'ils veulent vivre en bonne harmonie avec leurs institutions nouvelles. On verra bientôt si le fond est réellement changé, si ce n'est pas seulement une combinaison de formes différentes. On s'était d'abord laissé aller à vouloir attaquer de vive force le Directoire pour le renverser avec violence. Il s'agit aujourd'hui de l'envelopper de caresses, et de pénétrer par la ruse dans le palladium de la République.

Le ministre Bénézech, au lieu de rétablir l'esprit public dans les départements, paraît protéger ceux qui cherchent à le corrompre.

Carnot a le projet de demander le renvoi du ministre Lacroix. Rewbell me fait part de ce projet. Je lui réponds qu'il faut transiger et demander en même temps le remplacement de Bénézech.

Barthélémy parle peu, il est fort cérémonieux. Les diplomates sont accouturtiés à croire que leur silence, leurs réticences et leurs politesses sont du génie; si cela était exact, Barthélémy aurait tous les caractères du génie. Il a encore un mérite : c'est de câliner beaucoup ceux dont il croit avoir besoin, surtout quand il espère avoir de l'accès dans leurs passions : ainsi s'approche-t-il de l'air le plus aimable et le plus patelin, d'abord de Carnot, puis de Rewbell. Celui-ci, qu'on ne prend pas ainsi, surtout quand il s'y attend,

ne peut se résigner à voir autre chose dans tous les pas et gestes comme dans les paroles de Barthélémy, que les allures d'un homme fort ordinaire. Si du moins il ne disait cela qu'à nous, mais il a 1;; besoin de le laisser voir et même de le dire à Barthélémy lui-même, ce qui est un procédé quelque peu tudesque de la part de Bewbell. 22et23Prai- jjj^g nouvelle dépêche de lord Granville réitère le désir de faire la paix avec la République. Le Directoire répond qu'il a le même désir. Il faut donc que des négociateurs soient nommés de part et d'autre. Cinq jours après cette réponse, lord Granville demande des passeports pour des agents chargés de traiter de la paix. Il laisse libre de choisir le lieu qu'on voudra fixer pour cette négociation. Le Directoire ordonne qu'il sera expédié des passeports; il désigne la ville de Lille où devront se rendre les plénipotentiaires respectifs, munis des pouvoirs de leurs gouvernements, pour traiter de la paix définitive entre la République française et l'Angleterre.

Des députés membres des commissions des colonies voudraient maintenant envoyer provisoirement et sur-le-champ un général à Saint-Domingue, en attendant la détermination à prendre pour un envoi des commissaires. Carnot nous fait part de cette idée. Rewbell et La Revellière trouvent là une perfidie ; on était d'accord de faire passer de nouveaux agents; aujourd'hui, par l'envoi d'un général, on croirait éluder les vraies mesures qui seules peuvent sauver la colonie. La discussion s'échauffe ; on se résume à penser que, sans nuire ni renoncer à aucun de nos desseins, on pourrait, pour le moment, envoyer un général revêtu des pouvoirs militaires et civils. Adopté.

On discute le choix des négociateurs qui doivent se rendre à Lille. Rewbell interpelle Barthélémy; celui-ci propose Bourgoing : Rewbell, La Revellière et moi, nous le rejetons. Il propose ensuite Le Hoc : Carnot l'appuie; Rewbell, La Revellière et moi le rejetons. Rewbell met en avant Gourlade, on y ajoute Pléville Le Pelley. Le ministre Lacroix est chargé de présenter des candidats et un travail sur les bases voulues par le Directoire.

Villaret-Joyeuse et Vaublanc sont présentés chez moi par Beurnonville : il me dit en confidence que ces messieurs me sont en secret adressés par Carnot. Nous discutons sur l'envoi des commissaires à Saint-Domingue. Il est convenu qu'un général n'y sera expédié qu'autant que le corps législatif admettra l'exclusion demandée des chefs blancs qui ont traité directement avec les Anglais, et qui ont livré nos établissements. J'ai avancé plusieurs fois qu'une amnistie était nécessaire pour tout délit révolutionnaire. J'ai la satisfaction de voir adopter mon opinion à cet égard. Beurnonville me confie que Carnot me fait beaucoup plus de mal depuis quelques

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