CHAPITRE XXVIII
jours par certains éloges que par une hostilité déclarée. Ainsi, en ayant l'air de dire du bien de moi sous quelques rapports à mes" sieurs de Clichy, il manifeste de vives alarmes sur mon attachement aux Jacobins, que je reçois et dont je suis l'ami. Il craint qu'ils ne m'entraînent à des mesures funestes qui ne sont pourtant pas dans mon cœur.
Jusqu'à ce jour, Carnot avait soutenu et favorisé singulièrement l'Espagne, et il faisait le plus grand cas de sa relation : il est revenu de cette erreur. Le voilà aujourd'hui dans une grande colère contre l'Espagne, il dit qu'elle est toute de perfidie, et il veut qu'elle paye non seulement ce qu'elle doit, mais encore ce que nous lui imposerons.
Barthélémy recommence à proposer Bourgoing pour négocier la 24 Prairial paix avec l'Angleterre. Rewbell s'y oppose. Carnot fait observer que des hommes qu'on a cru être les plus grands ennemis du gouvernement, pourront devenir ses plus zélés défenseurs.
Le ministre de la police nous rend compte encore de nouveaux assassinats qui se commettent dans les départements. Le Directoire est assez habitué à l'énoncé de tant de crimes pour ne pas s'effaroucher de ce qu'on lui apprend en ce genre. Il doit et pouvait dès le principe réprimer ces désordres affreux.
L'hôpital des Enfants trouvés se trouve dans une pénurie affreuse : plus de la moitié de ces malheureux sont morts faute de lait et d'aliments. Un fournisseur qui a été chargé de ce service important, a exprimé à ce sujet toute la pensée du crime. Il a dit qu'il avait brigué cette fourniture de préférence à toute autre parce que les enfants ne pouvaient « parler et que les morts ne peuvent se plaindre ». Le Directoire ordonne que les fournitures soient retirées à ce monstre. Je l'ai connu : il est trop hideux pour que je me commette seulement à le désigner. Le ministre expose en même temps que des entraves trop réelles ont pu être apportées à ce service, comme à tous les autres, par une Trésorerie ennemie de la République, et dévouée au parti de l'étranger. Le Directoire donne pou. voir au ministre de l'intérieur pour accélérer par tous les moyens la remise des fonds que doit la Trésorerie.
Le mniistre Lacroix propose Letourneur pour traiter de la paix 26et27Praiavec l'Angleterre en qualité de ministre plénipotentiaire. Aucun membre du Directoire ne répond. La discussion s'établit ensuite pour savoir si l'on nommera un ou plusieurs plénipotentiaires, et s'il leur sera adjoint deux agents et un secrétaire à chacun. On indique Talleyrand et Maret. Ces deux messieurs se font proposer et se proposent depuis si longtemps eux-mêmes, que peut-être là fatigue d'entendre continuellement parler d'eux s'est emparée de nous. Leur envoi serait au moins un renvoi, et un heureux moyen T. II. 27
rial aa V.
de débarrasser Paris de leurs intrigues, en même temps que d'essayer leurs prétendus talents diplomatiques. Cependant, pour ne pas laisser deux pareils personnages maîtres de la négociation, on poun-ait leur adjoindre Pléville Le Pelley. Barthélémy vote pour Talleyrand, et propose Colchen. C'est un ancien agent des relations extérieures qui, en l'an V, a été placé à la tête de la commission de cette époque, qui avait remplacé le ministère. « Mettez aux voix », dit Rewbell. « Votre opinion? » dit Carnot. Rewbell nomme Letourneur, celui qui vient de cesser d'être notre collègue. « Letourneur », répète La Revellière. Barthélémy, qui a de bonnes raisons pour croire ou faire croire que la diplomatie est une science importante, déclare que c'est ici une mission bien délicate que celle où il s'agit de discuter les intérêts d'une Europe ancienne, défendue par de profonds diplomates, contre une France nouvelle qui n'a guère à son service que la franchise et du courage. Je réponds à Barthélémy que la France qu'il appelle « nouvelle », que moi j'appelle « l'épublicaine », peut effectivement n'avoir guère à son service que de la franchise et du courage, mais qu'avec de pareils éléments on peut, ainsi que nous l'avons déjà prouvé, faire de grandes choses, et ne point redouter les subtilités des vieux agents de la vieille Europe. J'avoue au surplus que si le sort m'avait fait sortir du Directoire, je ne crois pas que je fusse pressé de solliciter aussi promptement une mission, surtout celle que je ne pourrais me dissimuler être au-dessus de mes moyens. « Si vous voulez de la probité et de la capacité, s'écrie Rewbell, gardez-vous de penser à Talleyrand. C'est la nullité empesée, et la friponnerie incarnée. » Carnot donne « la majorité à Letourneur ». « Aux voix Pléville », dit Rewbell. Pléville obtient l'unanimité. Rewbell propose ensuite un citoyen Gourlade, dont il fait un grand éloge : mais il n'a que sa voix et celle de Revellière. Barthélémy vote pour Maret. Carnot, qui ne s'en souciait pas, présumant que c'était là mon opinion, le nomme aussi. Rewbell montre de l'inquiétude sur le parti que je prendrai : il parle encore en faveur de son protégé Gourlade. Je vote pour Maret. La surprise de Rewbell fut égale à celle qu'il me causa lorsque je le vis, ainsi que La Revellière, voter pour Letourneur. Sur la proposition de Barthélémy, Colchen est nommé secrétaire de la mission; elle sera composée de Letourneur, Maret, Pléville Le Pelley. Talleyrand vient d'être au moment de pénétrer dans les affaires : il reste encore en dehors jusqu'à nouvelle chance.
Le ministre de la police et Carnot déclament, aujourd'hui comme toujouris, contre les terroristes de Vendôme qui, à peine acquittés, recommencent à se rassembler. On épie ces malheureux sortis des prisons nus et sans pain. D'après ce que raconte Carnot, les accu-
/ CHAPITRE XXVIII. ,ii9
sateurs nationaux l'ont assuré que Germain, après le jugement, leur avait révélé la conspiration, qui eût sans doute réussi sans leur arrestation ; que les Conventionnels étaient les plus actifs et les plus dangereux. Je réponds à Carnot que je crois Germain un homme d'honneur, mais que des accusateurs nationaux qui font de pareilles révélations sont des hommes indignes de la magistrature. Qui n'autorise pas à croire qu'ils sont en même temps des imposteurs?
Truguet vient occuper le Directoire d'une nouvelle expédition d'Irlande. Les Hollandais ont quinze mille hommes prêts : nous pouvons dans un mois en avoir vingt-cinq mille à Brest, et y jeter cette masse dans la partie du nord et du sud de l'île, où les insurgés nous attendent. Carnot désirerait qu'on fit d'abord partir les Hollandais ; s'ils réussissent, nous arriverions après. Je ne trouve pas cette proposition digne de nous. On doit dire franchement au gouvernement hollandais que nous ne pouvons pas être prêts de longtemps, qu'ils doivent méditer sur leur expédition partielle. J'ajoute que Hoche est de cet avis ; qu'au reste nous n'avons ni les fonds nécessaires pour un semblable armement, ni des vivres, ni •des marins sûrs et capables de commander. Truguet expose que tout est disposé, excepté les fonds; que Hoche veut l'expédition; qu'elle est immanquable si elle se fait de concert avec les Hollandais; qu'il n'entend pas les tromper; qu'il faut leur dire : « Vingtcinq mille Français partiront de Brest en même temps que vous ». Carnot veut borner la réponse aux Hollandais à cette phrase : « La République française fera son possible pour vous seconder ». Discussion ajournée.
Barthélémy, d'accord avec Carnot, manifeste des craintes sur la promptitude qu'on met à vouloir donner la liberté aux peuples d'Italie. Barthélémy prétend que s'il s'élevait des troubles en France, les départements méridionaux pourraient vouloir se réunir aux Italiens. La Revellière trouve de l'absurdité dans cette opinion. Rewbell et moi ne sommes pas éloignés de cet avis. Carnot finit par voter comme nous.
Clarke, dans une lettre à son ami le général Dupont, lui a fait l'aveu que véritablement Willot et les royalistes ont forcé cinq à six mille républicains du Midi à se réfugier en Italie, pour être à l'abri des persécutions.
Les instructions des plénipotentiaires chargés de négocier la og Prairial paix avec l'Angleterre sont présentées. Carnot voudrait en écartei- *" ^• la demande de nos possessions dans l'Inde en 1784. Il ne voudrait pas non plus exiger le sine qua non pour les pêcheries de Terre- Neuve et un établissement sur les côtes. Cependant le Directoire adopte ces propositions, ainsi que le statu quo de 89 pour nous et
les alliés. Rewbell et Carnot tiennent à ce que l'Espagne et la Hollande ne soient pas appelées, mais que nos plénipotentiaires stipulent pour elles.
On a passé à la nomination du commissaire pour Saint-Domingue. Le général Hédouville est indiqué pour cette expédition.
La réunion connue sous le nom de Cercle constitutionnel est de nouveau dénoncée. Carnot veut que ce ne soit qu'un rassemblement de Jacobins. Je pense que ce sont tout simplement des républicains éclairés, puisqu'on y trouve Daunou, Garât, Talleyrand et Benjamin Constant, c|ui très certainement ne marchent point contre nous. Rewbell ajoute : « Je suis convaincu qu'il faudra marcher contre eux avec du canon. Je ne puis attendre rien de bon, s'écrie-t-il, d'une réunion quelconque oii se trouve admis l'évéque d'Autun. » Cette opinion sévère de Rewbell sur Talleyrand remonte à l'Assemblée constituante, où il a rencontré ce personnage; c'est déjà son idée fixe que « Talleyrand est un homme éminemment dangereux » ; on verra par la suite le développement et l'application de cette idée de Rewbell. Je réponds : « Aimez-vous mieux protéger la réunion de Clichy? — Non, dit Rewbell : ce sont d'autres coquins, avec d'autres drapeaux. » La séance est levée, comme à l'ordinaire, sans résultats.