‹ Mémoires;Chapitre 224 sur 302 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

suite des courriers extraordinaires pour leur imposer la paix, à laquelle ils ont bien voulu souscrire par désintéressement et véritable vertu, tandis qu'ils avaient tout droit de méconnaître tout ce qui ne serait pas directement émané de leur gouvernement, leur seul et légitime supérieur?... Ce n'est pas assez de présenter sa position d'une manière si fausse, il faut que Bonaparte se donne à l'avance tout le mérite des difficultés vaincues. Il écrit qu'il éprouve de grands obstacles pour terminer promptement sa paix avec l'empereur; il craint qu'elle ne soit renvoyée à un congrès. Ses ennemis veulent gagner du temps, ils comptent sans doute sur les troubles qu'ils attendent, et qu'ils alimenteront dans l'intérieur. Le but est réellement de différer la paix, tout en proclamant que le Directoire ne la veut pas. La malveillance s'accroît dans les négociations à mesure que l'aristocratie fait des progrès en France.

Carnot voit un orage se former de toutes parts; il commence à s'apercevoir un peu, mais pas encore tout à fait à reconnaître que la contre-révolution approche; il s'en est expliqué avec plusieurs députés. Barthélémy blâme les changements opérés à Venise et à Gênes. Il croit que l'intérêt de la France était de laisser les gouvernements tels qu'ils étaient, et qu'il fallait éviter de révolutionner l'Italie. H pense au contraire que la République française devrait désirer de n'avoir pour voisins que des peuples libres. Barthélémy soutient que ce système de révolutionner serait peut-être bon pour l'Angleterre, mais qu'il n'est pas applicable à la France. Nous ne comprenons pas beaucoup les différences qu'il veut trouver sous ce rapport entre les deux pays; il est vrai que ce peut être le langage de la diplomatie, qui dans aucune circonstance ne se croit obhgée à ce que le vulgaire appelle la franchise. Barthélémy a déjà, dans moins de quatre séances, laissé percer le caractère auquel nous allons avoir affaire; la discussion prend un caractère,

de décision et de fermeté auquel Barthélémy n'est point accoutumé : bientôt ses formes obséquieuses ne vont plus lui servir qu'à savoir abandonner son opinion. Plutôt que de consentir à s'expliquer avec clarté, il demande qu'on abjure toute aigreur. C'est le nom qu'il donne au lang^age de la vérité.

Le Cabinet de Londres a choisi lord Malmesbury pour négocier la paix. Lord Granville, en nous faisant part de cette nomination, nous ajoute que Malmesbury est chargé aussi de stipuler les intérêts du Portugal.

L'empereur d'Allemagne recrute et augmente ses armées; la Prusse en fait autant; Naples suit ces exemples : les gouvernements européens cherchent à se coaliser; ils entretiennent des agents pour troubler la France. Tout présage de grands événements. Il est urgent de se mettre en mesure. Il serait important de faire stationner quelques régiments de troupes légères aux confins du rayon constitutionnel de Paris; il ne le serait pas moins d'y appeler le général Hoche. Carnot m'appuie; il rend encoi'e à Hoche la justice de le croire le général sur lequel le gouvernement peut compter le plus. Le Directoire adopte ces diverses propositions.

La division s'est introduite parmi les généraux de l'armée d'Italie. Augereau propose sa démission; Masséna est mécontent; Victor. Bernado'tte et Joubert, chacun de leur côté, se plaignent de la prédilection qu'accorde Bonaparte aux autres généraux, et de sa morgue envers eux. Les membres du Directoire écriront individuellement à chacun de ces généraux : nous leur rappellerons que l'intérêt de la patrie exige union, confiance et subordination.

La nouvelle expédition d'Irlande est décidée. J'ai proposé qu'on ajoutât de suite aux dix mille Hollandais la légion Himbert. Je voudrais prévenir encore les Hollandais que le gouvernement français s'occupe vivement d'armer douze vaisseaux, sur lesquels seront embarqués douze mille hommes, mais il faut avouer avec franchise qu'on ne peut désigner positivement l'époque du départ de ces forces. Truguet ne voudrait pas qu'on s'expliquât aussi catégoriquement, c'est le secret de l'État, qu'il est permis de réserver, et le secret des circonstances même, qu'il ne dépend de personne d'assurer : car ne sommes-nous pas les très humbles serviteurs des circonstances? Quoique Truguet puisse avoir raison en politique, le Directoire pense toujours qu'il ne faut pas s'exposer à induire ses alliés en erreur, même sans le vouloir. Adopté qu'on parlera aux

Page 1