CHAPITRE XXIX
Borel, le prince de Condé aurait, dans des négociations de cette importance, refusé dès le principe de qualifier Pichegru de général? C'est encore ce qui n'est pas plus prouvé que le reste, quoique l'incapacité, on peut dire sans exagération la stupidité politique du prince de Condé, celle et de ses pareils et de ses parents, permettent de croire beaucoup de traits de cette force de la part de gens accoutumés à vivre pour ainsi dire la tête dans un sac, ignorant les choses humaines qui les environnent, ne répondant jamais qu'à leur idée fixe, celle de l'inviolabilité et du respect du monde pour leur auguste naissance.
Le général Willol a assez bien préparé l'esprit public du Midi pour s'y être fait nommer député. Admis au Directoire, il cherche à nous rassurer sur le Midi; il croit que le nombre des Français qui ont pris le parti de fuir en Italie n'excède pas deux mille; il prétend que ce ne sont nullement des victimes, mais des individus qui étaient sans emploi et voulaient être placés. N'est-ce pas la persécution qu'il a exercée et laissé exercer contre eux, qui a forcé ces malheureux à s'expatrier? Willot soutient qu'il n'y a de vrais brigands qu'à Lyon. Je réponds qu'il y a des brigands partout où l'on assassine.
Carnot propose que la Trésorerie ne paie désormais les ordonnances des ministres que lorsqu'elles auront été autorisées par le Directoire. Il y a sans doute dans cette idée de Carnot une raison de surveillance qui lui est dictée par le sentiment de son intégrité; mais il s'agit ici de l'acte d'administration le plus ordinaire, et qui appartient le plus positivement à des ministres responsables. Or, suivant l'institution, qui est expliquée par son étymologie même, comme les droits sont tracés par la Constitution, le « Directoire » doit « diriger » et non administrer. Malgré mon observation, goûtée cependant par mes collègues, la proposition de Carnot est adoptée.
Le ministre de la police présente une nouvelle série d'assassinats g et 9 commis dans le Midi. Je renouvelle mes réflexions sur l'urgence de ^lessidor la répression. Un plus long silence appellera sur la tête du Directoire une grande responsabilité. Il faut sans plus de délais dévoiler par un message tous ces crimes hideux, démasquer les protecteurs des assassins; il faut demander des lois qui suppléent h l'insuffisance de celles qui existent; il faut que la déclaration du Directoire soit franche et authentique, et que les tribunaux et les auto-
rites défendent les victimes et punissent les bourreaux. On ne peut plus longtemps garder une conduite aussi patiente et flegmatique en présence de tant de carnage. La longanimité du gouvernement l'essemblerait à une complicité. Rewbell et La Revellière, en manifestant leur horreur pour les crimes dénoncés, appuient avec chaleur ma proposition. Le ministre de la police se concertera avec celui de la justice : ils présenteront un projet de message. Carnot demande par amendement et fait ajouter qu'il ne soit fait mention, dans le message, de royalistes ni de fanatiques.
Le ministre de l'intérieur, Bénézech, soumet le projet de fête du 14 Juillet. Le Directoire assistera-t-il à cette célébration? Aura-t-elle lieu au Champ de Mars? Carnot s'y oppose. Rewbell et La Revellière insistent pour que la cérémonie ait lieu au Champ de Mars, et que le Directoire y assiste. Ils voudraient que les spectacles où la patrie peut être rappelée fussent représentés au peuple, et réveillassent les cœurs assoupis. C'est précisément ce que craint le plus Carnot.
Carnot paraît craindre toujours; il soutient que le peuple n'est que par trop éveillé et qu'il est encore beaucoup trop ému; qu'il faut s'occuper à le calmer. Le calme doit-il être le sommeil de la mort, lorsque tous les ennemis du peuple sont aussi vivaces? Carnot demande qu'on prenne en considération la dépense et l'opinion. Nous répondons à notre collègue que la dépense ne serait pas plus forte à cause de la présence du Directoire; et quant à l'opinion, que Carnot veut prendre en considération, qu'entend-il par cette opinion? La Revellière combat Carnot avec vivacité. Le projet du ministre, soutenu par Rewbell et La Revellière, est adopté. Carnot et Barthélémy votent contre. Le ministre de l'intérieur, croyant qu'il vaut mieux en ce moment complaire à la minorité, se range maintenant à l'avis de Barthélémy et de Carnot, contre sa propre proposition. Il dit reconnaître qu'il y aurait convenance à ce que la cérémonie eût lieu dans la cour du Directoire. Cette dernière proposition finit par être adoptée. 11 Messidor Une notc de lord Granville laisse apercevoir du refroidissement pour la paix, quoiqu'elle annonce l'arrivée de Malmesbury, le 12, à Calais.
Les désordres continuent à Lyon. On propose de déclarer cette ville en état de siège. Il est ordonné au général Canuel de faire arrêter les égorgeurs. Carnot n'est pas de cet avis. Il trouve encore le moyen de faire l'éloge de Willot. Il veut destituer le bureau central de Lyon, et ne veut pas qu'on arrête les prêtres. La discussion s'échauffe, elle amène des personnalités, et rien n'est décidé.
Le représentant Delmas, d'Ambrigny et un adjudant général dénoncent des projets royalistes qu'ils disent favorisés par Carnot,