CHAPITRE XXIX
autrichien pour retarder la conclusion de la paix. La discussion s'établit; Carnot penche pour désavouer nos plénipotentiaires. La majorité du Directoire se prononce pour exiger l'exécution de la convention relative à la paix séparée. Carnot se range à l'opinion de la majorité : elle est unanimement arrêtée. L'ordre est expédié à Bonaparte de se tenir en mesure pour réunir ses troupes, sans exercer d'hostilités, quand bien même l'empereur romprait les négociations; mais il repoussera toute agression ennemie. Il est en même temps chargé d'organiser une seule grande république en Italie, si les circonstances et le vœu du peuple le permettent.
Il sera répondu à l'Espagne que si elle consent à céder la Louisiane à la République française, on donnera une indemnité de territoire dans la Romanie à l'Infant duc de Parme.
L'ambassadeur de Prusse, Sandoz Rollin, assure au Directoire que son souverain est l'ami sincère de la République, et qu'il est disposé à s'unir encore plus étroitement avec elle. Le président lui répond que le gouvernement français attend depuis longtemps que cette déclaration soit justifiée par la réalité; que le propre intérêt du roi de Prusse lui commande une conduite nette et franche avec la République.
D'après les rapports du ministre de la police, il paraîtrait que les anarchistes de Paris s'organisent encore et projetteraient des insurrections. Le ministre voudra bien les surveiller, sans perdre de vue les égorgeurs de Lyon, et les traduire à Paris. Le général Canuel est autorisé à mettre Lyon en état de siège.
La Revellière, Rewbell et moi, nous nous réunissons une seconde fois, pour aviser aux moyens de sauver la République, attaquée dans le corps législatif et dans le Directoire par la minorité. Il n'y a plus ni gouvernement ni société si la majorité n'est pas garantie pour l'exécution de ses actes, et si elle a à craindre pour sa propre existence. Si les minorités factieuses l'emportent, plus de doute qu'elles ne livreraient la patrie aux ennemis étrangers.
Carnot lit une lettre de Vaublanc contre le ministre de la marine ; u Messidor il prétend qu'il est impossible de le conserver. Je ne veux pas que ce soit sur la demande de Vaublanc que Truguet soit renvoyé, mais seulement si son administration est répréhensible. Qu'est-il survenu contre le ministre, lorsque quelques jours aqparavant il était cité comme le meilleur des ministres par deux de mes collègues? Dans le moment de ce débat, Truguet est admis. Carnot lui fait la lecture de la lettre de Vaublanc. Chacun garde le silence. Truguet, venant ensuite chez moi, me dit que Carnot lui avait envoyé, dès le matin, Dupont pour l'assurer de son attachement; que d'autres agents de Carnot lui avaient aussi donné la môme assurance. Villaret me confie en même temps que dans une conférence récem-
ment tenue chez Carnot, où étaient plusieurs représentants, il avait été de nouveau convenu qu'on renverrait plusieurs ministres, notamment Truguet. « Mais, avait dit Carnot, il faut décider Barras à ce renvoi : c'est lui qui fait la majorité. » En reconnaissant les torts de caractère de Carnot, nous avons toujours aimé à lui croire une conscience de vérité. Sa conduite actuelle, dont les détails et les menées nous arrivent de plusieurs côtés, n'est point simple; on pourrait l'accuser d'être double et fausse. Voilà oîi mènent les passions chez les hommes les plus honnêtes. Les choses qu'ils blâmeraient le plus eux-mêmes s'ils les apercevaient, leur sont dérobées par la passion. Leur conscience s'en arrange incessamment, et ils se donnent l'absolution, et peut-être l'approbation que les Jésuites sont accusés de s'accorder à eux-mêmes avec tant de facilité.
Le ministre des finances demande la parole, non pas seulement sur les finances, mais sur la situation de la République, sur ses dangers pressants. Après un exposé vrai de toutes les trames qui s'ourdissent, le ministre conjure le gouvernement de méditer sur les moyens d'empêcher la contre-révolution menaçante. Cela est possible en montrant un grand caractère, en dévoilant les conspirateurs, quelque part qu'ils se trouvent, en ralliant tous les républicains qui n'ont pas transigé, et qui respectent les principes et le but de la Révolution. Ce discours, écouté avec beaucoup d'intérêt, a obtenu l'assentiment de la majorité du Directoire.
15 Messidor Dans Cet intervalle, les journaux du parti royaliste se crurent en mesure de faire paraître la note suivante oii ils préjugeaient si astucieusement tout ce qui pouvait arriver de ma conduite, pour l'influencer d'avance, comme on va le voir :
« On assure que le Directoire, après avoir donné quelques jours à rimmeur et à l'impatience que lui a inspirées une opposition nouvelle pour lui dans le corps lég^islatif, commence à revenir au seul moyen qu'il ait de la faire cesser, et de marcher de concert avec l'immense majorité des deux Conseils : c'est d'opérer dans le ministère des changements sollicités depuis long-temps par l'opinion publique. Refuser obstinément ces changements nécessaires, ce serait provoquer, de gaîté de cœur, une lutte dont l'issue est au moins fort douteuse. Ce serait ôter toute leur force morale aux