CHAPITRE XXIX
est un républicain probe. Je m'honore de son amitié. Il est possible que, sous les dehors trompeurs de la liberté, des fourbes cherchent à s'emparer de sa confiance, mais rien ne le prouve dans ses votes. Rewbell est la plus forte tête du Directoire; il a des connaissances très étendues en administration et en législation. Ces deux magistrats m'éclairent souvent et me servent de boussole. Et de quel droit venez-vous ici forcer la main au gouvernement sur le renvoi de certains ministres, tandis que le plus mauvais, le ministre de l'intérieur, est celui que vous acceptez? — Garnot, dit Dumas, nous a fait cette observation, mais elle a été vaincue. Il serait à désirer que le gouvernement n'envisageât plus les contumaces émigrés comme ennemis de la République. Nous allons rendre une loi à cet égard, elle est convenue avec Thibaudeau. » Les deux ambassadeurs, après des protestations réitérées de dévoûment, me quittent ainsi que m'ont quitté Portails et Siméon avant-hier; Dumas rentre et me dit : « Le député Bourdon est là : il vient vous parler des colonies. Je vous en prie, laissez-lui croire ce qu'il veut : c'est un méchant esprit qui, s'il imaginait n'y être pas envoyé, bouleverserait tout. »
Bourdon paraît; il retient Dumas, et se déchaîne contre lui, ses amis et contre les émigrés; il soutient qu'on doit ^renvoyer avec Chiappe pour pacifier les colonies. Je ne réponds rien de positif. Après quelques personnalités, les deux députés se retirent ensemble. Dumas revient encore pour me demander si le Directoire prendra la détermination de prononcer la mise en liberté de Sidney Smith; il me presse pour que cet officier anglais soit renvoyé en Angleterre; il m'assure que mes collègues seront de mon avis : il en a causé avec Carnot.
Dumas et Villaret avaient fait auprès des autres Directeurs la même démarche qu'auprès de moi. Dans la séance du lendemain j'en conférai avec mes collègues : tous avaient
congédié les deux députés sans leur donner satisfaction, Carnot est même indigné de ce qu'on s'est servi de son nom : il désavoue ces deux représentants qui ont pu le faire croire capable d'indulgence pour un incendiaire. Je fais observer à Carnot que le mot est trop rigoureux, et peut n'être pas exact. Je lui répète que Sidney Smith a été pris les armes à la main; les procédés terribles de la guerre ne sont-ils pas toujours le fer et le feu diversement employés? Surprendre un poste endormi et l'égorger, pénétrer dans un port et brûler ses vaisseaux si on le peut, tout cela ne se ressemble-t-il pas beaucoup? et c'est ce qu'on appelle de la guerre et même de la gloire. Sidney Smith est sans doute notre prisonnier et de bonne prise, mais il n'est qu'un prisonnier de guerre; nous ne sommes plus à l'époque où un décret rendu sur la proposition du Comité de Salut public défendait à nos soldats de faire des prisonniers et ordonnait de tuer tous les Anglais. Carnot parut humilié de ce souvenir, et je m'arrêtai avec le regret de l'avoir rappelé. Je ne suis point de ceux qui reprochent à qui que ce soit d'avoir été révolutionnaire : Qui ne l'aurait pas été en 1793? Qui est-ce qui fût libre alors de son choix des moyens, en présence d'une coalition qui avait envahi une partie de la France et soulevé l'autre ? Mais lorsque , membre du comité de gouvernement de cette fameuse époque, on a été plus qu'un autre dans le cas d'apprécier ce qu'elle autorise de responsabilité, il ne faut pas être injuste à son tour dans l'appréciation des vertus des autres; et du moment qu'on veut rappeler contre eux ce qu'on oublie si facilement pour son propre compte, c'est alors que je ne puis ne pas toujours rester maître de ma sensation ni de mon expression.