‹ Mémoires;Chapitre 235 sur 302 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

était toujours dantoniste, qu'il devait à Danton sa vie à l'époque du 10 Août; aux partisans de Robespierre il disait non moins positivement, mais peut-être un peu bas et dans l'oreille, qu'il y avait du bon, de l'excellent dans Robespierre : que c'était, après tout, l'homme qu'il « estimait », et qu'on devait le plus « estimer de la Révolution ». Parmi les personnes dont Talleyrand disposait pour toutes ses démarches intimes, on a vu depuis longtemps un certain abbé Desrenaudes , son ancien grand vicaire, qui lui servait la messe avec l'abbé Louis (depuis le ministre des fmances) à la fédération du 14 juillet 1790. Cet abbé Desrenaudes était un excellent cornac auquel , comme on l'a dit, il ne manquait qu'un éléphant; mais c'était déjà une espèce d'éclopé politique, jouissant de très peu de considération sous beaucoup de rapports, et ne pouvant guère traiter que les affaires domestiques de Talleyrand, sans pouvoir apporter beaucoup d'influence à celles qui se référaient à la politique. Il fallait à Talleyrand des aides de camp plus actifs : il avait assez bien choisi en donnant auprès de lui cette fonction à M. Benjamin Constant. Ce jeune publiciste, à qui un esprit naturel très profond pouvait donner une grande sagacité pour connaître vite beaucoup de choses, n'avait pas encore l'expérience, que rien ne supplée : il croyait à la vérité des paroles, à la réalité des sentiments, à la chevalerie des opinions, et, jusqu'à certain point même, à l'union des intérêts, qui peuvent être encore un lien chez les hommes pour qui l'argent est le moyen et non le but de la vie! Benjamin Constant avait toute la candeur, on peut ajouter la niaiserie des jeunes penseurs. Il est possible qu'à son insu, son amitié pour Talleyrand fît elle-même quelques calculs innocents! qu'il se fût dit tout bas : « Si Talleyrand est ministre des relations extérieures, je me trouve de droit remorqué à son vaisseau », Il est au moins très certain que si Benjamin Constant ne s'était pas dit cela à lui-même, Tal-

leyrand le lui avait déclaré tout haut fort expressément et à plusieurs reprises. Mme de Staël avait vu dans l'avènement possible de Talleyrand aux affaires un double et excellent marché : son ancien ami Talleyrand ministre; Benjamin Constant, son ami actuel, sous-ministre! Il n'en fallait pas plus à ses yeux pour sauver la République : car telle est l'illusion des passions, qu'en s'occupant le plus d'un intérêt particulier, elles s'imaginent souvent qu'elles ne travaillent que pour l'intérêt public. Mme de Staël avait d'abord prêté Benjamin Constant à Talleyrand. Cette fois elle faisait le sacrifice tout entier de le lui donner. Benjamin Constant s'était donc laissé donner à Talleyrand avec le cœur le plus naïf. Il ne voyait que lui, et m'en avait parlé avec la tête montée, lors de la nomination des plénipotentiaires à Lille. Talleyrand avait échoué, mais il ne s'était pas cru battu, et dès le matin, tous les jours avant six heures, il était au lit de Benjamin Constant pour le faire lever, le mettre en campagne, et le presser de son aiguillon. Voilà qu'au moment oii les bruits de changement de ministère se répandent, je reçois la lettre suivante de deux amis qu'il me fut impossible de méconnaître :

« Mon attachement à votre personne est inaltérable, il m'a seul fait concevoir le projet de vous devenir utile.

« Je me lie avec un homme qui ne vous est pas inconnu, il partage mes dispositions. C'est un homme d'un génie ferme, audacieux, mais prudent; nous sommes absolument voués l'un et l'autre à nous attacher à votre fortune.

« Nous ne demandons ni places, ni argent : c'est de l'utilité réelle de nos services que nous attendons les effets de votre bienveillance.

« Deux hommes qui ne manquent ni d'esprit ni de moyens, se vouent invariablement à votre fortune : puissent-ils être mis à l'épreuve. »

On voit que Talleyrand procédait toujours par voie de sen-

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