‹ Mémoires;Chapitre 236 sur 302 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

liment et de dévoûment pour ceux dont il attendait quelque chose. A combien de gens a-t-il été attaché chaque fois qu'il en a eu besoin, ce personnage qu'aujourd'hui l'on peut bien reconnaître n'avoir guère été attaché qu'à lui-même?

ïalleyrand, après m'avoir fait cerner par toutes les relations directes et indirectes qu'il pouvait soupçonner, de fonctionnaires, de patriotes ayant des atlenances avec moi, pénétra jusqu'au dernier des gens à mon service pour me faire arriver par tous les moyens l'expression de ce dévoûment dont il parlait sans cesse, et de son adoration. J'étais plus que fatigué de toutes ces redites, lorsqu'après avoir tiré des hommes tout ce qu'il pouvait s'en promettre, Talleyrand pensa qu'il fallait faire marcher les femmes. (C'est l'expression de Talleyrand, qu'on l'a entendu répéter dans plusieurs circonstances fort différentes et éloignées l'une de l'autre, récemment encore lorsque, attaqué par Rovigo sur la question de l'assassinat du duc d'Enghien, il se mit de si bonne heure en route pour rallier la Cour à lui et fit cette fois encore marcher de bonne heure les femmes du faubourg Saint-Germain.) Et réellement je vis s'avancer l'une des premières pour garnir l'escadron des femmes de Talleyrand, celle dont la célébrité reposait déjà sur beaucoup de choses extraordinaires, parmi lesquelles je n'énonce pas même ses ouvrages, qui le sont certainement et le seront à jamais. Mme de Staël, qui s'était déjà présentée à moi plus d'une fois pendant la session de la Convention nationale, depuis le 9 Thermidor jusqu'au 43 Vendémiaire, était venue au Directoire sitôt qu'il avait été possible d'y être reçue. Très peu de jours après avoir paru d'abord ne s'occuper que d'intérêts généraux, et paraphrasé son enthousiasme pour la liberté, elle s'était occupée de réclamer pour faire rayer de la liste des émigrés son père, M. Necker. Alors des hommes amis y furent sans doute le plus absurdement placés. Jusque-là il n'y avait rien que de filial, rien que de légitime et de sacré. Maintenant Mme de Staël voulait faire

un ministre, et d'après ce qu'on disait du genre d'intérêt qu'elle portait à son candidat in petto, cela n'était pas trop conjugal de sa part. Mme de Staël me fut donc dépêchée par Talleyrand; et il faut convenir qu'il avait choisi un messager bien actif, qui peut-être eût été plus joli et moins passionné. Je savais bien que les femmes sont capables de tous les extrêmes dans les sentiments où leur cœur est engagé : je ne savais pas jusqu'où elles pouvaient se laisser aller.

Mme de Staël m'avait plusieurs fois parlé de l'ancien évêque d'Autun, Talleyrand, revenu depuis peu d'Amérique, qui avait besoin d'une place, et qui en demandait une quelconque pour exister, et plus encore, disait-il, pour avoir « l'honneur de servir la République, et de montrer son attachement à la liberté ». Elle m'avait ensuite demandé de me présenter son protégé. J'avais écarté poliment la demande, en lui répondant que cela n'était pas nécessaire, que je serais plus sûr de mon indépendance hors de l'influence du solliciteur, ayant déjà bien assez de la sienne; qu'il pouvait compter sur moi pour ce qui pourrait soulager sa position. En ne le voyant pas, comme en le voyant, je ne sais quel secret pressentiment me mettait en garde contre ce débarqué, et me rendait hésitant sur la permission de lui laisser mettre au Luxembourg son pied boiteux. Mme de Staël insista tellement, que je consentis à me laisser présenter Talleyrand. Sa protectrice, sans perdre de temps, s'écrie : « Eh bien, voulez-vous ce soir à neuf heures? — Va pour ce soir, puisque cela vous est agréable. »

Ils n'y manquèrent ni l'un ni l'autre. On les introduisit : ils entrèrent ensemble. Mme de Staël, accoutumée à être le chevalier d'honneur de ceux qu'elle conduisait, marchait en avant. Talleyrand la suivait de son pied boiteux. Je n'avais jamais vu ce personnage déjà fameux sous deux régimes, et qui devait l'être sous bien d'autres encore. J'ai annoncé lors de mon entrevue avec Robespierre, avant le 9 Thermidor,

Page 1