‹ Mémoires;Chapitre 237 sur 302 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

quels traits de ressemblance vivante avec ce monstrueux personnage s'étaient dans la suite offerts à moi et que je devais livrer en leur place aux contemporains jaloux de recueillir les physionomies historiques. C'est ici que je dois consigner mon observation, confirmée par l'examen le plus sincère, et retracée avec la plus religieuse exactitude. En voyant entrer chez moi Talleyrand, son visage blême, insig-nifîant, mort, les yeux inanimés, fixes, je crus revoir Robespierre lui-même. Je fus encore plus frappé en le considérant de plus près : ces os saillants, cette tête courte, ce nez retroussé, celte bouche méchante et sèche; ajoutez à tous ces traits naturels les accompagnements de l'art, la même coiffure poudrée à blanc, le même port raide et immobile.

Je fus tellement abasourdi de cette ressemblance étonnante de la tête et de l'encolure jusqu'au tronc et aux jambes, que je ne pus m'empêcher de prendre à part Mme de Staël et de lui communiquer ma réflexion. Elle se mit à rire de la comparaison, sans en nier la justesse, et me dit : « Oh! je vous assure que la ressemblance n'est pas complète ». Elle se mit cependant à regarder plus attentivement son homme, me disant qu'elle avait toute présente la physionomie de Robespierre depuis l'Assemblée constituante : sa chevelure poudrée aussi, son ton sec et hautain. « Oui, sans doute c'est bien là un faux air de Robespierre, il y a là beaucoup de lui. Mais je vous assure que si le physique offre une malheureuse analogie, elle ne suit point le moral, et Talleyrand vaut beaucoup mieux. M.Robespierre, parexemple, était bien loin d'être sensible à l'amitié et de connaître le sentiment de la reconnaissance : il n'y a pas de meilleur et de plus fidèle ami que Talleyrand, je vous le démontrerai; c'est un homme dont le cœur est sur la main, et qui vous sera personnellement dévoué : il se mettrait au feu pour vous. »

Voyant que Talleyrand nous écoutait fort sérieusement, et T. II. 29

pour ne pas le laisser dans un plus long- embarras, je mo retournai vers lui. Mme de Staël fait un pas en avant, le prend par la main et, me le ramenant, lui dit : « Tenez, citoyen Talleyrand, c'est de vous que nous parlions : je ne craignais point de vous flatter, en déclarant que vous étiez un excellent ami, un être pétri de sentiments délicats ; que la reconnaissance ne pesait point à votre cœur. »

Talleyrand, se retirant un peu en arrière pour donner plus d'inclinaison à son salul, se prosterna profondément et ne répéta que ces mots : « Serviteur respectueux , serviteur reconnaissant. 11 ne vit que pour l'amitié, le dévoûment. Il sera trop heureux; il est profondément reconnaissant, non moins respectueux; il n'y a que son admiration qui puisse

égaler son respect et sa reconnaissance » Yoilà tout le

discours pénible que semblait encore tirer du fond de la poitrine ce personnage à qui on a fait une si prodigieuse réputation d'esprit et d'élocution, de mots heureux et abondants destinés à occuper toute la société. Il est vrai que cette réputation, il pouvait bien travailler à l'édifier lui-même, et qu'il n'y a rien de tel en fait de renommée, ainsi que de fortune, comme de faire soi-même toute sa besogne. Il est démontré que sous tous ces rapports la ressemblance de Talleyrand avec Robespierre était encore frappante et que les deux ménechmes de la Révolution n'avaient rien à désirer de l'un qui manquât à l'autre. Telle fut ma première entrevue avec Talleyrand. Mme de Staël, après avoir jeté ces premières paroles, espérant avoir semé dans mon cœur toutes les bonnes idées, dont elle voulait faire recueillir les fruits à Talleyrand, le prit par la main pour se retirer. Talleyrand, continuant à me parler de son respect et de sa reconnaissance éternelle, me dit savoir que je me couchais de bonne heure; qu'il savait même qu'aussi j'étais levé le premier de la République; qu'il ne voulait point prendre sur mon repos; que la patrie avait besoin de moi, et qu'on serait coupable de

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