CHAPITRE XXX
lui disputer un moment de plus. Mme de Staël, en me quittant, chuchota à demi-voix : « Je ne vous ai encore rien dit sur le citoyen Talleyrand : j'aurais embarrassé sa modestie; je ne puis vous parler qu'en son absence : je reviendrai demain toute seule; je vous demande une audience entière. » Mme de Staël revient le lendemain, et, à peine entrée, à peine assise, elle ne tarde point à commencer son sujet : elle a le besoin de seconder toutes mes intentions par la connaissance de la vérité la plus entière; je ne dois rien ignorer sur les personnes qu'on offre à mon intérêt, et qui sont susceptibles d'être agréées par le gouvernement, car c'est uniquement dans la vue de l'intérêt public et de celui de ma personne qu'elle a besoin de continuer la conversation commencée la veille. Mme de Staël fit passer devant mes yeux une foule de scènes, qui furent pour moi la démonstration du possible dans les excès de l'ambition. Elle m'avait d'abord présenté Talleyrand comme un homme passionné pour la liberté, pour la République et même pour la Révolution : il n'avait jamais été prêtre avec conviction, me disait-elle; il ne croyait même pas en Dieu, ce dont elle ne l'approuvait nullement. Elle le lui pardonnait même avec peine, mais elle l'excusait pourtant, parce qu'il faut être tolérante. Agent général du clergé avant la Révolution, il avait toujours mystifié tout ce qui l'environnait par un air de gravité qu'il croyait devoir à son habit d'évêque. Lorsqu'il avait pu ensuite dépouiller cet habit, secoué le rochet et le camail, il avait envoyé tout promener. Avant de se défroquer comme il l'a fait depuis, il avait le premier sacré les évêques constitutionnels, afin d'achever de désorganiser la religion catholique. Membre de l'Assemblée constituante, il avait poussé à toutes les lois qui tendaient à compléter la désorganisation de l'Eglise, et il y est parvenu. « Au sujet de cette Eglise catholique, contre laquelle, en ma qualité de protestante, je puis être un peu partiale, un jour que ses défenseurs voulaient bien convenir devant moi
qu' « il y avait là des abus », je répondis vivement : « Il n'y a « pas seulement des abus dans le clerg-é catholique! c'est le « clergé tout entier qui est lui-même un abus );.... Ce mot, comme j'en jette quelquefois dans la société, était assez heureux, mais enfin ce n'était qu'un mot; Talleyrand se l'est merveilleusement approprié, en le répétant comme de lui : il en a fait sa chose. Je sais bien que dans beaucoup d'autres affaires qu'on lui a attribuées parce qu'il se les était attribuées, il n'a pu guère y porter que la capacité d'un grand seigneur comme ils étaient élevés en France, c'est-à-dire point de connaissances solides, peu de littérature et un esprit fort médiocre; mais il s'était toujours approché de ceux qui en avaient, et il s'y était frotté. Il avait su parvenir à l'intimité de Mirabeau, et même à être l'un de ses exécuteurs testamentaires, non qu'il y eût grande analogie entre ces deux hommes, dont l'un était de feu et l'autre de glace : mais Mirabeau avait trouvé assez d'obséquiosité dans Talleyrand pour ne pas repousser ses services, et il avait consenti à lui laisser souffler l'orgue. Ce rôle de souffleur qui avait suffi à Talleyrand auprès de Mirabeau, donnait la garantie de ce qu'il serait auprès d'un Directeur aussi supérieur que moi. Mme de Staël m'assurait que je l'étais par le courage, par la force de caractère et même, ajoutait-elle, par mon esprit si juste, si distingué, et par mes connaissances militaires.
Je savais bien que croire de tout cela. Ne m'étant jamais fait d'illusion sur la réalité et l'étendue de mes moyens, je savais bien n'être pas dépourvu de courage, de cœur, de quelque justesse d'esprit, et d'un peu de connaissance des hommes et des choses humaines. Je voyais donc très bien venir la flatterie de Mme de Staël et son but. Je ne lui disais point : « Vous me flattez, vous mentez, mais continuez toujours », elle continuait sans que je lui en donnasse l'ordre ou la permission.
Après m'avoir déduit toutes les raisons qu'il y avait