CHAPITRE XXX
d'employer Talleyrand dans le gouvernement républicain, Mme de Staël voulait surtout que ce fût comme un homme dévoué à ma personne : elle m'affirmait qu' « il était enthousiaste de moi ». Le sentiment, qui fait tant de miracles, pouvait beaucoup sur Talleyrand; or, comme Talleyrand était, d'après Mme de Staël, idolâtre de ma personne, ce sentiment exalté d'amour pour moi, chef de la République, pouvait, me disait-elle, ajouter singulièrement à ses facultés naturellement peu étendues, et le mettre en état de rendre les plus grands services à la République. Il le pouvait d'autant plus, continuait Mme de Staël toujours avec plus d'ardeur, qu'il avait une grande instruction de tout ce qui s'était passé dans les premiers temps de la Révolution; qu'il possédait dans sa mémoire les secrets des personnages de tous les sexes qui avaient le plus marqué. Louis XV avait la mémoire de toutes les physionomies et de tous les noms des chiens de chasse de ses chenils jusqu'à six mille : Talleyrand a de même une mémoire de « chien »; de plus il a si bien pratiqué lui-même certaines relations difficiles, parmi lesquelles il s'est toujours trouvé au pair; il a passé si facilement d'une position à une autre.... C'est la souplesse la plus heureuse, la plus habile agilité de transition; il est tout à ce que vous voudrez : « Il a, me dit Mme de Staël dans un sentiment d'enthousiasme véritable, il a tous les vices de Vancien et du nouveau régime : il a et conservera toujours un pied dans tous les partis; vous ne pouvez donc rencontrer un ugent plus utile. Quant à vous, citoyen Directeur, me répétait-elle, il a constamment eu pour vous une affection, une estime, un respect, qui le font vous considérer comme quelque chose de « surhumain » ; c'est vous personnellement qu'il veut servir; je vous expose tous ses sentiments parce que je les partage au moins. Qu'y a-t-il de meilleur et de plus grand que vous? Vous êtes un grand politique, et vous n'en avez pas la prétention; vous êtes un grand militaire, car
vous Favez prouvé à Toulon et à Paris, dans des batailles bien autrement terribles que celles des frontières et dont auraient eu peur Turenne et Condé. Yous avez été orateur puissant dans des moments décisifs; vous êtes de plus un véritable homme d'Etal, et par-dessus tout vous êtes un homme simple et modeste, qui ne vous vantez de rien de ce qui vous appartient le plus! Barras, vous n'êtes pas seulement grand, vous êtes beau, vous êtes comme l'Apollon du Belvédère, de la tête jusqu'aux pieds.,.. — Voulez-vous bien en rester là, répondis-je à Mme de Staël, car je ne pouvais prévoir véritablement où elle se serait arrêtée. Oii en voulezvous venir? lui dis-je enfin, excédé de son obsession; expliquez-vous : que voulez-vous que nous fassions de ce cher Talleyrand? — D'abord, me dit-elle, un ministre, un ministre des relations extérieures tout au moins, d'après ce que je vous ai fait sentir de ses convenances et de son aptitude pour une pareille place. — Eh bien, répondis-je pour me débarrasser d'elle, le premier jour j'y songerai. » Et je fus quitte de Mme de Staël, qui voulait cependant ne pas me quitter encore.
Je parlai effectivement à mes collègues de la convenance qu'il pourrait y avoir, en opposition à l'ancien régime, de placer Talleyrand, qui en était le plus haï et le plus méprisé.
Je dois cette justice à mes collègues qu'il n'y eut de leur part qu'un sentiment de répulsion et d'horreur. Mme de Staël devait revenir me voir sous deux jours ; je le lui avais permis, et lors même que je ne lui en aurais point donné la permission, elle ne serait pas moins arrivée jusqu'à moi, car il n'y eut jamais de portes fermées pour elle sous aucune autorité, et elle sut toujours les forcer, si l'on peut s'exprimer ainsi, pour atteindre son but. Elle revient effectivement deux jours après, et m'aborde avec l'assurance qu'elle devait avoir pour une chose décidée. Je vois encore ses grands yeux fixés sur moi avec un air de tendresse presque voluptueuse, et
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cependant non sans quelque chose d'impérieux. « Eh bien, me dit-elle, nous avons sans doute un ministre, car M. de Lacroix n'est pas un ministre : c'est une vieille femme enceinte, quoiqu'elle prétende être accouchée récemment. » (Mme de Staël voulait parler de l'opération que venait de subir le ministre Lacroix pour une loupe immense qui lui couvrait la partie inférieure de l'abdomen et lui avait donné l'apparence d'une femme enceinte de neuf mois, au moins.) Je ne savais comment me tirer de cette vive interpellation, dont Mme de Staël attendait la réponse avec l'impatience que je lisais dans ses yeux qui semblaient grandir en me regardant. Elle me serrait de très près, à ma cheminée, et il n'y avait pas moyen de rompre comme à l'escrime. Je prends mon parti de me sauver par la déclaration toute simple de la vérité. « Il s'en faut de beaucoup, lui dis-je, que nous ayons un ministre de votre façon; celui que vous m'avez proposé réunit la répugnance et la mésestine presque unanime des membres du Directoire. Je suis trop solitaire dans ma défense pour réussir à le faire nommer. Tout le monde est contre lui. »
Je croyais Mme de Staël terrassée comme je l'avais été moi-même, et je m'imaginais être débarrassé de ses poursuites : qu'est-ce qui peut en effet s'attendre aux nouvelles conclusions qu'elle va tirer de tout ceci? « Vos collègues disent qu'ils méprisent ïalleyrand, me répond-elle. Eh bien, soit : qu'ils le haïssent aussi; tant mieux pour vous. Barras, car moi, je ne vois que vous dans le monde. C'est précisément parce que Talleyrand sera le plus mal avec tous vos collègues qu'il sera le mieux avec vous. Comme il tiendra tout de votre bonté, il sera dans la nécessité de tenir d'autant plus à vous, puisque vous pourriez lui dire comme Auguste à Cinna :
Et pour te faire choir, je n'aurais aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.
Il lui suffira de ce sentiment pour les épier sans cesse, et vous aurez des renseignements meilleurs sur toute la partie secrète de leur conduite, et même de leurs intentions à votre égard. Talleyrand fera la police pour vous comme un bon chien de berger : c'est, à la lettre, le chien le plus fidèle que vous puissiez avoir. Il vous aime avec soumission comme . une maîtresse dont on serait jaloux, sans oser la contrarier jamais. Je ne voyais rien, dans toutes ces paroles de Mme de Staël, qui fût autrement encourageant pour me fier à un homme dont tous les titres étaient sa corruption, sa mobilité et sa trahison perpétuelles. Je dis à Mme de Staël que je la suppliais de me laisser tranquille pour le moment, et qu'il était impossible de ne pas ajourner tout ce que l'on pouvait vouloir de plus pour l'avancement de Talleyrand dans la politique.
Talleyrand, après avoir éprouvé cet échec dans la personne de Mme de Staël, ne se croit pas encore battu. Il avait dit : « Il faut faire marcher les femmes », et voyant que Mme de Staël avait été obligée de se retirer du Directoire avec peu de faveur, il crut pouvoir être moins malheureux en s'adressant à plusieurs de nos parentes qu'il savait être dans mon intimité. Mmes de M...., Mme de J.... furent, ensemble et l'une après l'autre, l'objet de ses attaques, c'est-à-dire de ses compliments les plus empressés et les plus astucieux. Abordant un jour Mme de J... : « Vous n'êtes pas, lui dit-il, seulement la parente de Barras, vous êtes nécessairement son amie; et dans cette qualité je lui dois et vous lui devez la vérité : je vois avec douleur que tout ce qui l'approche aime en lui le pouvoir et la fortune, que chacun veut tirer à soi. Je vois avec regret que ce n'est pas lui qu'on aime, comme on le devrait, pour ses belles et grandes qualités, pour sa valeur, sa générosité, son noble caractère, enfin tout ce qui le distingue comme homme supérieur. Moi, je l'aime pour sa personne, et c'est là ce qui manque auprès de lui. Si