‹ Mémoires;Chapitre 240 sur 302 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

VOUS êtes sa bonne cousine, vous devez lui apprendre ce besoin de sa position, et lui donner le moyen d'y satisfaire. Si vous me comprenez bien, dites-vous, et dites à Barras, que je suis à ses ordres, que je lui suis dévoué à la vie, à la mort, et qu'il ne peut trouver une créature, sur la terre, qui lui appartienne davantage en totalité. Je vous parle, citoyenne, dans toute la sincérité de mon âme. En faisant connaître à Barras nos sentiments, vous remplirez à la fois un devoir de bonne parenté et de bonne républicaine.

— Vous ne risquez point de me surfaire, répondit à Talleyrand Mme de J..., en me disant que je suis une bonne parente : c'est le premier des sentiments et le plus doux des devoirs. Quant à la qualité de bonne républicaine que vous voulez bien y ajouter, cela peut être un compliment, et je ne suis pas assurée d'en être tout à fait digne. D'ailleurs le Directeur mon cousin a l'excellent esprit d'avoir beaucoup de tolérance; il n'exige point qu'on soit calqué sur son patron. Il a sa conduite qui lui appartient, et nous ne parlons jamais politique. »

Après ce premier mécompte, Talleyrand crut pouvoir s'adresser moins malheureusement à Mmes de M..., mes cousines.... Ce fut encore la même formule : « Barras est entouré de gens qui n'aiment que son pouvoir et sa fortune; il manque auprès de lui, au Directoire, quelqu'un qui l'aime pour lui-même, pour ses vertus admirables, héroïques; il ne peut trouver personne qui, sous ce rapport, soit plus en contact avec lui que moi. Je l'aime, je ne puis exprimer combien! Je l'idolâtre, je le trouve réellement aussi beau que bon; c'est à mes yeux comme Mars lui-même.... » Il continuait ses compliments nauséabonds, quand mes cousines se mirent à rire aux éclats et lui dirent, comme Mme de J... : « Nous ne parlons jamais politique avec notre cousin; or, comme tout ce que vous venez de dire est très politique, nous ne pouvons nous charger de le rendre à son adresse ». Et elles quittèrent

Talleyrand, en continuant de rire; elles riaient encore le lendemain lorsqu'elles me racontaient ces confidences.

En même temps que Talleyrand employait si activement Mme de Staël, et qu'il aurait voulu employer toutes les dames qui, venant au Directoire, lui paraissaient les plus rapprochées de mes opinions, il ne négligeait point aussi de se servir de dames d'une autre couleur et d'un autre ordre. Comme il avait les pieds dans les deux partis, et la mâchoire à deux râteliers, il alla chercher Mme la duchesse de Brancas, ma parente encore, et qui passait pour une aristocrate du faubourg Saint-Germain. Elle vint me trouver avec une ardeur égale à celle de Mme de Staël, pour me persuader de faire Talleyrand ministre. Sans pouvoir précisément retrouver dans ma mémoire les raisons déterminantes que cette p?irente m'allégua, je crois qu'elle put entrer pour quelque poids dans le mouvement des impulsions qui m'étaient suscitées de tous côtés, pour me faire prendre la défense de Talleyrand, et me constituer son parrain ministériel. Que de circonstances se réunissaient pour me faire reconnaître ici la présence d'une puissante intrigue; mais je la regardais avec cette espèce de dédain léger qui ne peut se persuader qu'une intrigue aussi appréciée continue de marcher à son but avec encore plus d'obstination. Je me trompais. Talleyrand, voyant qu'il fallait changer de marche, et que l'auxiliaire des dames ne pouvait lui suffire, revint ù chercher des ressorts nouveaux et plus virils !

Le parti que nous appelions clichien ne se reposait point dans ses machinations. Les justes alarmes qu'il donnait à la République portaient ses défenseurs à se réunir sur plusieurs points de la France pour y résister. Talleyrand, regrettant que les clubs fussent un moyen trop suranné, crut cependant reconnaître qu'en dehors des corps légaux et constitués, c'était le levier le plus puissant qu'on pût saisir pour mouvoir les autorités elles-mêmes qui ne pourraient rester insensibles

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