CHAPITRE XXX
et immobiles autour des atmosphères nouvelles qu'on créait autour d'elles. « Il n'y a que des Jacobins, dit gravement Talleyrand à ses amis, qui puissent sauver la France et donner au Directoire la force nécessaire pour se sauver lui-même. » Ce mot de Jacobins, quoique prononcé par une bouche aussi indiscrète que celle de Talleyrand, n'était pas un mot avec lequel l'opinion publique, épouvantée des souvenirs de 93, fût encore très réconciliée. « Je le sens, reprit aussitôt avec lui-même Talleyrand prompt à se replier, les Jacobins comme je l'entends sont des défenseurs de la Constitution, purement et simplement. Eh bien, ne les appelons plus Jacobins, si cela est trop suranné : appelons-les seulement constitutionnels, puis la société dans laquelle nous les réunissons tous, ne s'appelle-t-elle pas le Cercle constitutionnel^ » Ainsi la combinaison qui vient d'être signalée était bien celle d'influencer le Directoire par l'apparence d'une opinion extérieure qui lui révélât les vœux publics sous diverses formes, et obtînt de l'autorité cette déférence qu'elle ne peut refuser à des demandes présentées au nom d'une certaine collection de citoyens. A cet égard, Talleyrand et son club patriotique n'étaient point en arriîre de prévenances envers moi. Je n'avais point revu Talleyrand depuis la présentation qui m'avait été faite de sa personne par Mme de Staël. Après l'échec que j'avais éprouvé en parlant de lui à mes collègues, il avait eu le tact de reconnaître qu'il ne pouvait revenir chez moi qu'avec de nouveaux moyens, ou tout au moins avec de nouveaux prétextes. Mme de Staël avait bien fait briller à mes yeux son dévoûment, mais dans une éventualité de pouvoir qu'il n'avait pas. Talleyrand crut qu'il fallait offrir à l'appui de ce dévoûment quelques ressources réelles. Le Cercle constitutionnel dans sa nouvelle création avait celte apparence. Talleyrand, menant à sa suite Benjamin Constant et autres se disant les fondateurs du Cercle constitutionnel, vint donc me faire hommage de cette nouvelle
puissance qu'ils mettaient à ma disposition, à mes ordres, et, suivant l'expression de Talleyrand, c'était « même à mes pieds », pour m'en servir comme je voudrais. Talleyrand et Benjamin Constant surtout, déterminés, comme ils disaient l'être, à marcher ensemble et du même pied, m'ayant confié le secret politique, je ne pouvais pas être tout à fait dupe du fantôme de leur force, lorsqu'ils m'en voulaient donner l'illusion, et se faire croire à eux-mêmes qu'ils parlaient au nom d'une puissance importante; et moi aussi j'aurais pu, à mon tour, avoir peur de ces gens-là, si, comme dans la fable, je n'avais reconnu les personnages réels sous leur déguisement. On verra plus tard cependant que les déceptions même contre lesquelles nous sommes le plus en garde, ne sont pas toujours impuissantes, et qu'elles finissent souvent par nous subjuguer, lors même que nous nous sommes promis d'y échapper.
Malgré tout ce que Mme de Staël avait fait pour Talleyrand, il paraît qu'il n'en trouvait pas assez, et que sa devise était celle de César : « Croyant n'avoir rien fait s'il lui restait à faire ». Il n'avait pas trouvé assez d'intrépidité dans son intrépide amie, et il la poussait sans cesse à revenir à la charge sur moi. Mme de Staël revient le lendemain, tout efîarée, sa toilette plus dérangée qu'à l'ordinaire, les cheveux hérissés, les yeux égarés, et vraiment inquiétante, comme si elle sortait d'une attaque de nerfs, ou plutôt comme au moment d'y tomber. En entrant, elle se jette sur un fauteuil, m'entraîne près d'elle et presque sur elle avec violence, en me serrant les mains, puis, tout essoufflée : « Barras, me dit-elle. Barras, mon ami, je ne compte que sur vous en ce monde; sans vous, nous sommes perdus, perdus tout à fait. Savez-vous? Oh non! vous ne le savez pas, car vous ne me laisseriez pas dans un aussi cruel embarras. Savez-vous, continue-t-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, savez-vous ce quil m'a dit, ce que tout à l'heure il