CHAPITRE XXXI
de Salm était vendu au gouvernement. Elle avait combattu cette opinion, et justifié les membres qui composent cette société : elle blâme Gibert des Molières. M. Necker, son père, qui se connaît en finances, dit que le financier Gibert fait un mal irrémédiable à la France par ses discussions. Au surplus, les choses dont elle vient de me parler ne sont pas celles qui l'amènent : son idée fixe est toujours Talleyrand : « Ah! quand vous en aurez des ministres comme celui-là!... » Je vois à l'instant qu'une nouvelle homélie va m'assaillir. Les affaires me pressent et me donnent le moyen d'échapper à la terrible insistance de l'orateur infatigable, je réponds à Mme de Staël : « La question sur votre ami est épuisée; je la sais par cœur. Adieu, madame! »
Dans notre réunion du soir, Rewbell nous apprend qu'on l'a prévenu d'un projet de le mettre en accusation avec La Revellière, et de m'arréter préalablement. Talleyrand, Bergoing et Benjamin Constant croient en ce moment me devoir faire offre de leur dévoùment. Ils imaginent qu'ils ont un grand ascendant sur les patriotes, ' et me garantissent qu'au lieu de la défiance qu'on voudrait me faire redouter de leur part, je puis compter sur leur confiance complète en moi. Je réponds aux honorables ambassadeurs du Cercle constitutionnel que je regarderais comme un témoignage de leur confiance la réalité de leur sagesse, premier moyen de force dans la circonstance.
Willot demande au corps législatif le rapport de la loi qui autorisait le Directoire à organiser et à nommer les officiers de la gendarmerie.
Bonaparte écrit que l'empereur persiste à vouloir ne traiter qu'en 2ict22Mescongrès. Il a intercepté, dit-il, les dépêches d'un courrier qu'envoyait sidor an v. d'Antraigues à Boissy-d'Anglas, Madier et autres; il ajoute que d'Antraigues est insolent, et même qu'il compte sur des partisans. On verra plus tard l'explication donnée par d'Antraigues lui-même de ce que Bonaparte appelle son insolence et ses menaces.
La Revellière présente un projet de réponse à Bonaparte, approbative de sa conduite, et dans laquelle il demande que les émigrés et les fanatiques soient sévèrement réprimés. (Cette lettre était convenue entre nous.) Rewbell l'adopte; Carnot fait des observations, et propose d'approuver simplement les mesures relatives à Gênes
et à Venise. J'ajoute : < ainsi que toutes les opérations de Bonaparte en Italie ». Adopté.
Barthélémy révèle, avec sa candeur ordinaire, qu'il n'a pu encore voir sans peine le changement de gouvernement de Gènes et celui de Venise. Moi, je pense qu'il est opportun de faire une proclamation au peuple français, pour l'instruire que si la paix éprouve des i^etards, on doit l'attribuer aux motions indiscrètes et violentes du corps législatif, à la rentrée des émigrés, des prêtres et des ennemis delà liberté protégés ouvertement; je veux, ainsi que La Revellière, qu'on rassure les acquéreurs des domaines nationaux, qu'on punisse les égorgeurs, et qu'enfin le Directoire annonce qu'il usera de tous les moyens de force que la loi lui donne. Carnot croit que cette proclamation est prématurée; Barthélémy et Rewbell le pensent aussi. La Revellière propose de transiger, en insérant dans le discours du président, le 26, une grande partie de mes propositions. Adopté.
Carnot voudrait donner au roi de Naples les îles vénitiennes, moyennant l'île d'Elbe, qu'il se chargerait de faire céder à la République. Rewbell, La Revellière et moi, nous nous étonnons qu'on veuille toujours l'agrandissement des rois au préjudice de la liberté des peuples. Cette diplomatie ressemble trop à celle de la politique ancienne : la nouvelle doit être tout autre; il est seulement convenu qu'il sera écrit à Bonaparte pour le consulter sur l'importance de l'île d'Elbe. Il n'est guère possible de prévoir tout ce que l'île d'Elbe pourra avoir un jour de particulièrement intéressant pour celui que l'on consulte aujourd'hui sur cet objet.
Le ministre de la police annonce que dans la nuit du 19 au 20, les terroristes ont préparé un mouvement; ils étaient debout au faubourg Antoine. Ces conspirateurs donnent pour motif de leur éveil, qu'ils appellent vigilance, la nécessité de s'opposer à l'exécution d'un projet qu'ils avaient découvert, et dont le but serait de détruire la gendarmerie et de renouveler les gardes nationales dans un mode d'organisation qui y introduirait les ennemis de la République.
Carnot et Cochon font un grand éloge de Doulcet, l'un des députés les plus attachés au gouvernement. Doulcet est allé chez le ministre de la police et lui a confié que le duc de Lévis était arrivé dans sa terre; qu'il allait se rendre à Paris, qu'il logerait chez lui et qu'il espérait qu'il y serait en sûreté. Est-ce pour venir se joindre aux ennemis de la patrie que M. de Lévis a quitté Londr.s? M. Doulcet a promis de rendre compte de toutes ses démarches à la police.
53 Messidor Le ministre Truguet a reçu de toutes parts des renseignements moins rassurants que jamais sur l'état de la France. La contre-