CHAPITRE XXXI
révolution s'avance : les ennemis n'en sont plus à voiler leurs desseins, ils disent ouvertement qu'ils sont soutenus et que bientôt tout changera; il est indispensable de prendre des mesures. Truguet déclare qu'il a cru de son devoir de ne point laisser ignorer au gouvernement les dangers de la patrie. Je réponds à Truguet que le gouvernement est depuis longtemps malheureusement divisé. Quelques-uns de ses membres ont eu l'art de paralyser ses délibérations. Y aurait-il des garanties données aux assassins? Quoique composé d'une majorité républicaine, le gouvernement est-il quelque chose de plus qu'un fantôme?
Des dépêches de nos plénipotentiaires à Lille donnent peu d'espoir pour la conclusion de la paix. Les négociations avec l'Anglais Malmesbury, envoyé et établi à Lille, sont commencées. Le Directoire a prononcé définitivement, comme préalable de toute négociation, la restitution de toutes les possessions françaises et de celles des alliés, garanties par les lois, la Constitution et les traités. Barthélémy s'oppose à ce qu'une note aussi impérieuse soit communiquée à Malmesbury; il veut que chaque article soit mis en discussion, l'un après l'autre, il ajoute le sine qua non. Il prononce à chaque phrase le mot retentum; chaque phrase de son discours donne une pauvre idée de ses talents en diplomatie, au moins de son éloquence.
Pérignon, qui depuis si longtemps avait dû cesser d'être notre iimbassadeur à Madrid, y est cependant toujours en cette qualité. Le Directoire arrête qu'il lui sera mandé que, mal à propos, M. Cabarrus s'est flatté d'avoir l'assentiment du Directoire pour être reconnu ambassadeur à Paris. Pérignon fera connaître au Prince de la Paix le vœu du Directoire sur son envoyé.
M. d'Arengio sollicite de revenir à Paris pour traiter séparément de la paix du Portugal avec la France. Accordé.
Nouvelle conférence avec Rewbell, La Revellière et moi : nous nous sommes réunis pour aviser aux moyens de sauver la République, menacée de toutes parts. La nécessité est reconnue d'avoir des ministres dont les sentiments et les opinions concourent à nos efforts. Bénézech, Coclion et Péliet seront remplacés par François de Neufchâleau, Lenoir- Laroche et Hoche.
Le prince de Carency, qui a été longtemps dans le camp ennemi, l'a abandonné pour venir à celui de la République; il peut d'autant mieux la servir que les royalistes et les émi-
grés, le croyant toujours avec eux, ne se méfient point de lui, et qu'il reste au courant de toute leur activité machinatrice. Carency a commencé à me donner de précieux renseignements; il m'a dit hier que le comité clichien est dirigé et dominé par d'André, vendu à l'Angleterre et à tous les partis qui peuvent payer; que Tronçon-Ducoudray, Portalis, Lemérer, Siméon, Boissy-d'Anglas, Pastoret, Vaublanc et plusieurs autres sont membres du même comité et traitent avec l'étranger. Leur système est de s'emparer de l'opinion par la corruption et d'attirer à eux tous les ennemis de la République, les prêtres, les émigrés; dans tous les départements, des agents sont chargés d'organiser les troubles. Pour arriver à l'explosion, il est important de déconsidérer le Directoire, et de paralyser tous ses moyens de défense. Il faut organiser une garde nationale de Paris dans une combinaison toute difTérente de celle primitive, qui était beaucoup trop démocratique, parce qu'elle introduisait la bourgeoisie pêle-mêle et sans distinction avec le peuple. Ces messieurs veulent aussi organiser une gendarmerie à leur manière, pour se débarrasser de celle où se trouvent encore beaucoup de militaires défenseurs de la liberté. Comme la garde du Directoire et la gendarmerie du corps législatif sont aussi dans un esprit républicain, on les remplacera par une force départementale composée de fils de famille dont les pères soient restés fidèles à la royauté. Carency ajoute que, sous prétexte de porter aux frontières toute la force disponible, on ne se reposera point qu'on ne soit parvenu à isoler le Directoire de tous les appuis sur lesquels il compte dans les militaires. Pour que tout concoure à l'exécution de ce plan, il est décidé que les membres influents des conseils feindront de se rapprocher d'une partie du Directoire, pour désunir sa majorité; si cette majorité persiste à ne pas se diviser, on agira avec la minorité seule du Directoire. Les comploteurs de Clichy regardent les ministres de la police, de l'intérieur