CHAPITRE XXXI
nous trois et maintenu par Barthélémy et Carnot. Pétiet et Cochon sont maintenus par Barthélémy et Carnot, mais révoqués par nous trois. Dans la nécessité d'une espèce de transaction nous n'avons pu retenir Truguet et Charles Lacroix : ils sont révoqués. On procède au remplacement, à haute voix et non au scrutin. Rewbell, Revellière et moi, nous votons pour : Talleyrand aux relations extérieures ; Pléville Le Pelley à la marine ; Lenoir-Laroche à la police ; François de Neufchàteau à l'intérieur; Hoche à la guerre. Carnot et Barthélémy votent pour Redon, Colchen, Pétiet, Cochon et Bénézech. Les deux Directeurs confondus dans leur minorité ont demandé plusieurs fois l'ajournement au lendemain : leur physionomie a présenté une véritable altération lorsqu'ils ont vu le résultat de l'union de la majorité.
Carnot et son frère se rendent chez les ministres Pétiet, 2^ Messidor
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Cochon et Bénézech pour leur faire compliment de condoléance. Barthélémy, en bon diplomate, prend le parti d'embrasser Lenoir-Laroche, et se félicite de l'avoir pour ministre. Bénézech désirerait ne pas subir la forme d'un renvoi, mais paraître avoir donné sa démission. Le Directoire ne veut pas humilier ceux qui ne peuvent plus lui convenir : il consent à la formule démissionnaire; elle est accordée de même à ceux des autres ministres qui la désireront.
Carnot voudrait trouver au dehors une force qu'il sent lui avoir échappé parmi nous, comme si une organisation quelconque pouvait le soustraire aux lois de la majorité : il fait de fréquentes visites à Pichcgru. Willot et Villaret sont venus chez Barthélémy et Carnot; ils révèlent qu'ils ont eu la finesse, qu'on pourrait appeler ingénuité, d'engager Talleyrand à ne pas accepter. Ils se doutaient hien peu de la disposition si contraire du nouveau ministre : ils ignoraient qu'en môme temps qu'il avait l'air d'être avec eux, il était réellement avec nous; et combien il avait fait manœuvrer auprès de moi par Mme de Stacl, et tant d'autres, sans négliger mes collègues, notamment Rewbell, qui avait été si difficile à rassurer, et qui n'aurait jamais laissé passer la nomination de Talleyrand, si elle ne s'était en quelque sorte
glissée dans la bagarre dont on ne voit encore que les commencements. Willot et Villaret, pour empêcher Talleyrand d'accepter, lui disaient, avec une grande confiance, qu'une révolution allait tout changer; qu'alors un assentiment, général le porterait au ministère. Talleyrand me faisait informer secrètement et à toute heure de ces tripotages, par Mme de Staël et Benjamin Constant, qui se relayaient tour à tour chez moi; et eux aussi, avec une candeur qui croyait réellement à Talleyrand, me voulaient faire sentir le mérite de son caractère, le prix de sa fidélité à ma personne. « C'était par un sentiment d'attachement sincère pour moi qu'il « acceptait » le ministère ; les Clichiens le lui avaient offert : il avait trop d'honneur pour vouloir rien tenir des ennemis de la liberté. J'allais voir bientôt comme Talleyrand allait marcher avec nous, comme la France me remercierait de la précieuse acquisition. » Voilà sur Talleyrand le discours que me tenaient tous ces ingénus; je ne le fus peutêtre pas moins qu'eux dans cette circonstance décisive qui, comme on dit vulgairement, mit à l'ancien évêque d'Autun le pied à l'étrier.
Je n'hésite point à reconnaître comme une véritable faute commise en ce moment par le Directoire le renvoi des ministres Truguet, Lacroix, et surtout le remplacement de ce dernier par Talleyrand. Nous étions tous en garde contre lui, tous déterminés à ne pas le laisser pénétrer dans les affaires, et l'y voilà arrivé. Ce nom prononcé de Talleyrand annonce à la France tout ce qui l'attend. Il n'y avait réellement d'un peu véreux parmi nos ministres que Bénézech; encore était-ce un homme d'une docilité telle, que le gouvernement pouvait n'en craindre aucune désobéissance. Quoique ces ministres fussent avec Carnot et avec les contre-révolutionnaires, dont celui-ci était la dupe, dans des rapports d'obséquiosité qui pouvaient avoir l'air de l'affection et d'une intelligence probable, il devait nous être constant, par la