CHAPITRE XXXII
seront envoyés au corps législatif. Des députés viennent nous raconter que cette malice m'aurait été suscitée par Carnot, qui aurait fourni à Willot des pièces déposées, dans le temps de mon oncle, pour un sous-lieutenant des gardes du corps, de notre nom et son neveu. Il n'y avait qu'une simple observation à faire sur ce sous-lieutenant de l'époque où l'on croyait me trouver : c'est ce que c'était mon frère cadet, et qu'alors moi j'étais aux Indes, dans le régiment de Pondichéry. On peut, après toutes les satisfactions données aux inquisiteurs d'alors, voir la bonne foi et le bon goût de nos adversaires. Yoici un passage du Mémorial, rédigé alors par trois académiciens, MM. de la Harpe, de Vauxcelles et Fonlanes : « L'âge de Barras est inscrit sur tous les murs, et l'incrédulité augmente à mesure qu'il certifie qu'il avait quarante ans lors de sa nomination. On prétend que pour avoir la certitude de ce fait, il faudrait pouvoir certifier non seulement les certificats, mais les certifîcateurs eux-mêmes. On observe que probablement cela a été combiné avec le proconsul Fréron. Voici une anecdote racontée dans les Mémoires de Saint-Simon qui a quelque analogie avec le fait de l'extrait de baptême de Barras. Il existait dans une paroisse du Limousin un acte de mariage du fameux Dubois, devenu cardinal et premier ministre de la Régence. On fait entendre à Breteuil, intendant de cette province, qu'il rendra un service signalé à Son Eminence de rechercher cet acte; le rechercher voulait dire le supprimer. Il se transporte en Limousin : il tombe par hasard, le soir, chez le bon curé qui avait l'extrait de mariage dans ses registres. Il s'était égaré en route, disait-il, et venait demander l'hospitalité; mais il voulut souper tête à tête avec le pasteur. Voilà le souper campagnard qui s'apprête et se sert. L'intendant fait apporter de bons vins dont il avait approvisionné sa voiture, et en verse largement au bon homme, en louant sa bonne chère, sa cordialité, sa bonne réputation. « On dit que vos registres
sont tenus à merveille. — Je m'en pique », dit le pasteur, et les allant chercher, il les apporte à Monseigneur. Monseigneur les admire et cependant verse à boire, jusqu'à ce que, son hôte cédant un moment au sommeil, il cherche la page où était l'extrait désiré, il la déchire sans bruit et remet le registre. Le jour arrive, il repart et laisse le curé enchanté et bien convaincu que son registre va lui faire une réputation. Cette séduction avait quelque chose de plaisant et presque d'admirable, continue M. de Fontanes, rédacteur en chef du Mémorial^ mais le proconsul Fréron a des moyens bien plus persuasifs, et on ne peut lui comparer l'intendant du Limousin que par l'extrême désir qu'ils avaient tous deux de servir l'homme tout-puissant qui avait besoin d'eux. On fait une autre remarque sur cette affiche de Barras : c'est qu'elle est imprimée sur le même papier et en mêmes caractères qu'une affiche jacobine des plus incendiaires, que les mêmes colleurs ont placardée le même jour et à côté. »
En même temps que les uns nous diffament d'une manière aussi impudente, il faut presque se défendre autant contre la flatterie des autres. Il n'y a pas sortes d'inventions dont ne s'avisent les hommes qui veulent arriver aux sources du pouvoir, dont ils croient qu'il faut absolument s'approcher pour avoir de l'argent. Un individu, pour obtenir toute mon attention, s'avisa de publier un pamphlet qu'il appelait Crimes de Barras et qui n'était qu'une apologie peu spirituelle de ma conduite.
Un mouvement a eu lieu dans le département de la Nièvre et a causé la mort de plusieurs citoyens. Le ministre de la police juge dans un rapport que l'administration centrale de la Nièvre s'est conduite avec une faiblesse répréhensible. Ne faudrait-il pas que le Directoire se décidât enfin à éloigner des fonctions aussi importantes les ennemis de la République? Carnot répond que ce ne sera qu'après beaucoup d'examen qu'on pourra songer à prendre des mesures.
Barthélémy et Carnot proposent Colclien pour remplacer à Lille Pléville Le Pelley. Rejeté.