‹ Mémoires;Chapitre 260 sur 302 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

un congé à Augereau pour se rendre à Paris. Je lis la lettre où il me donne cette nouvelle: on se regarde; la minorité paraît très inquiète. A quel sujet Augereau, qui était à Paris il y a moins de deux mois, y revient-il aussitôt avec un congé?

Le général Hoche, après avoir reconnu les difficultés, pour le moment insurmontables, que présente l'expédition d'Irlande, prend le parti de retourner à l'armée de Sambre-et- Meuse. Il arrive chez moi à cinq heures du matin, pour m' annoncer qu'il monte en voiture. « Il nous faut du courage et de la résolution, me dit-il, pour arrêter les entreprises des ennemis de la liberté, » Il correspondra chaque jour particulièrement avec moi. « Le royalisme nous déborde : avec quel regret je vous quitte, Barras, me dit Hoche en me serrant dans ses bras. Rappelez-vous que pour nous il n'y a pas de transaction : si vous ne prévenez pas ceux qui veulent nous tuer, on fera mieux que nous tuer : on nous livrera, et la liberté sera perdue! Il n'y a point de précautions suffisantes envers des hommes perfides. Si vous n'êtes pas soutenu ici, il faut que vous vous rendiez à l'armée que je commande. Nous prendrons ensemble une vigoureuse détermination pour soustraire notre patrie au pouvoir de ses ennemis ; nos cœurs se sont entendus : ils sont unis à jamais comme notre destinée. »

Je réponds à Hoche que pour aucune raison personnelle et dans aucun cas je ne dois quitter mon poste; je suis accoutumé aux avant-gardes. Mes deux collègues et moi, nous sauverons la République; nous sommes irrévocablement résolus à agir et sous peu de jours; mais le retour do Hoche à l'armée de Sambre-et-Meuse est instant, afin que les troupes qu'il en détachera puissent arriver à la ligne constitutionnelle promptement. Je ferai prendre un arrêté approbatif des ordres qu'il donnera. Deux aides de camp seulement resteront près de moi, pour porter les dépêches. Hoche ajoute : T. n. 32

K Vous êtes ici sans argent : vos deux collègues m'en ont fait l'aveu; j'ai quelques fonds à l'armée : je puis vous adresser, aussitôt mon arrivée, quelques mille louis, dont le Directoire peut avoir besoin dans la circonstance. »

Nous sommes convenus avec le général Hoche que son armée se prononcera; qu'elle fera des adresses au Directoire, • qui se mettra en position de les soutenir. Hoche est extrêmement ému; nous nous séparons en nous jurant amitié à la vie, à la mort. Indépendamment des aides de camp de confiance restés à mes ordres, il a été arrêté entre nous que Hoche m'enverrait son chef d'état-major général, Chérin, homme sûr et patriote éclairé; que Tilly partira de Namur à la tête d'une seconde colonne.

Mes collègues, instruits de tout ce qui s'est passé entre Hoche et moi d'après leur agrément, prennent l'arrêté confirmatif de tout ce que j'ai avancé. Je l'expédie à Hoche, en lui annonçant que tout est d'accord, et se prépare pour le grand mouvement; qu'il soit sur ses gardes; il sera instruit de tout. Le malheureux général avait déjà ressenti dans s^ route les premiers symptômes d'une maladie qui allait se déclarer dès son arrivée à son quartier général. Sa poitrine et sa gorge étaient prises et véritablement en feu.

Bonaparte nous assure que nous sommes joués de la manière la plus indécente par l'Autriche ; que la paix n'aura jamais lieu tant que l'intérieur sera dirigé par les chouans, si le Directoire ne prend un parti décisif pour avoir raison des royalistes. Bonaparte, au surplus, répond d'être rendu à Vienne aux vendanges, surtout si l'armée du Rhin et celle de Sarabre-et-Meuse agissent en même temps. Carnot s'oppose à toute hostilité; il lit une lettre de Clarke qui laisse entrevoir l'embarras d'une nouvelle guerre, et voudrait que la paix fût conclue en Italie. Le Directoire arrête que les négociations seront continuées. Bonaparte prendra toutes les

Page 1