CHAPITRE XXXIII. a
La fête du 10 Août est célébrée au palais du Luxembourg. La Revellière, président du Directoire, prononce un discours dans lequel il attaque indirectement le corps législatif. On met en délibération la réponse de Bonaparte sur la rupture, qu'il croit inévitable, des négociations avec l'Autriche si au 4" septembre cette puissance n'a pas conclu la paix. Carnot propose d'envoyer pour ultimatum les traités préliminaires de Leoben. La majorité du Directoire veut que le général insiste auparavant sur les propositions postérieures faites par le plénipotentiaire autrichien. Carnot convient que le traité de Leoben ne valait rien; cependant il tient à son exécution. Ce traité fut forcé par le retard du passage du Rhin, promis depuis plusieurs mois à Bonaparte. Ce retard a laissé passer l'ennemi sur la gauche de l'armée d'Italie, et a fait craindre à son général d'être coupé. Carnot nie que Bonaparte ait été coupé ni tourné; il lui donne tout le blâme du traité, en soutenant qu'il n'y était pas forcé. S'adressant à Rewbell et à La Revellière, il les conjure de mettre de côté toutes les propositions faites de part et d'autre, de s'en tenir à l'exécution du traité de Leoben. Il est affreux de vouloir opprimer l'empereur : c'est annoncer ne pas vouloir de paix et se rendre coupable d'un crime. La Revellière lui répond qu'il veut sincèrement la paix, mais qu'il la veut honorable. Revv^bell dit à Carnot : « Veux-tu nous faire couper le cou par tes intelligences avec les contre-révolutionnaires du corps législatif? » Carnot répète : « C'est un crime capital. — S'il y a ici quelqu'un criminel, dit Rewbell, c'est toi, Carnot : tes ressentiments de quelques piqûres faites à ton amour-propre par quelques écrivains républicains te rendent en ce moment l'ennemi mortel de la République. Tu nous as trompés; nous aurions dû te retirer toute influence ici ; toutes les dissensions qui agitent la France remontent à toi. Tu as constamment protégé les royalistes, tu as souri au sang versé par tes agents dans le Midi; tu as dirigé les poignards sur les républicains,
comme tu dirigeais l'échafaud au Comité de Salut public : l'étrang-er n'a pas d'avocat plus dévoué que toi; ta puissance est détruite; nous défendrons la République. Si quelqu'un doit trembler, c'est toi, toi le persécuteur des patriotes. Tu es militaire, dis -tu : si tu l'étais, tu me répondrais; ces choses-là ne se renvoient pas. Rappelle-toi l'embarras, je dirai plus, la faiblesse qui te saisit à l'époque où Jourdan compromit son armée sur le Rhin; rappelle -toi comme, attaqué par Fréron, tu vins solliciter Barras de le calmer. Certes si tu avais conservé encore quelque temps ta puissance au Comité de Salut public, nous aurions tous tant que nous sommes ici été dépêchés à l'échafaud. Quelle passion te faisait alors agir? Quelle passion t'entraîne encore? Le crime aujourd'hui ne peut plus avoir l'audace de 1793 : nous l'avons terrassé le 9 Thermidor; nous sommes encore les mêmes, pour soutenir la victoire. Est-ce donc le 9 Thermidor que l'on poursuit en nous? Sont-ce tes collègues Billaud, Collot, Yadier que tu regrettes sans pouvoir l'avouer, que tu veux venger? » Rewbell ne faisait que répéter ce que j'avais dit tant de fois; «t Carnot, croyant, avec raison, nous comprendre dans la même expression, ne pouvait nous séparer dans sa réponse. Il avait la tête baissée, regardant seulement quelquefois Barthélémy, qui lui-même évitait ses regards, et ne lui donnait aucun appui d'adhésion. Il prend la parole sans lever encore les yeux, et d'une voix entrecoupée : « Citoyen Rev^bell, citoyen La Revellière, citoyen Barras, nous dit-il alternativement, je ne suis point un égorgeur; vous me feriez injustice si vous me considériez comme un mauvais homme; je ne puis m'expliqucr autrement qu'après ma sortie du Directoire. La séance est levée. »
En racontant ces malheureux débats de notre intérieur, et ne dissimulant sans doute point assez jusqu'où se porta ma violence, je dois avouer encore ce qu'il m'était difficile de laisser expirer dans le lieu de nos séances, ces mouvements