CHAPITRE XXXIII
que tout irritait, et encourageait encore au dehors. Talleyrand m'attendait au sortir de nos séances, auxquelles il n'assistait pas toujours, et me demandait ce qui s'était passé. Il louait dans mes emportements mêmes ma sensibilité, mon courage, qui « n'était enchaîné, me disait-il, que par ma générosité ». Lavalette était là aussi dans mon antichambre, me renouvelant au nom de son général en chef toutes les offres de service et l'appui de tous ses braves, s'il m'était nécessaire. Tout était à ma disposition, à mes ordres, à mes
pieds Quel sera mon étonnement d'apprendre plus tard
quel rôle ou plutôt quels rôles jouait ici Lavalette et comment il arriverait que plus tard il voulût se donner l'honneur d'avoir été opposant aux événements qui vont survenir.
Dans l'histoire de toutes les machinations qui nous cernaient, des utopies de tout genre qui nous enveloppaient, il est important de remarquer ici qu'avant que Bonaparte nous eût envoyé de son armée des auxiliaires ostensibles, tels qu'Augereau et Bernadotte, il avait déjà dépêché et placé à résidence à Paris des agents secrets qui lui rendaient compte de toutes les agitations et de tous les mouvements dont la capitale était le siège. Bonaparte avait établi cette agence déjà depuis longtemps; et suivant sa combinaison instinctive de ne s'en rapporter à personne, mais de croiser et de contrôler les uns par les autres, aucuns de ses délégués ne correspondaient entre eux; il était leur centre, sans qu'ils pussent s'entendre ni se rencontrer. Plusieurs réunissaient la qualité de double agent, c'est-à-dire servant à deux fins, et devant porter l'expression d'opinions diverses aux partis difTérents, de manière à savoir tout ce qui se passait dans tous les intérieurs et à tenir leur maître en mesure avec tout le monde. En tête de ces agents de duplicité, je fus à même de reconnaître l'aide de camp Lavalette qui, faisant déjà ses premiers essais de diplomatie policielle, préludait aux époques fameuses où il déploierait ses talents sur une plus grande échelle.
L'aide de camp Lavalette, qui n'avait pas plus alors fait la guerre qu'il ne l'a faite depuis, était dans le principe, par son extraction ignoble, infime, placé hors la ligne de toute éducation; il s'était donné lui-même celle de la ruse dans un commencement de métier ecclésiastique auquel la misère de ses parents l'avait fait recourir. La Révolution l'avait trouvé petit sacristain de la paroisse Saint-Paul, oii ses père et mère tenaient une espèce de cantine nocturne, à l'usage des malheureux ouvriers des ports. La Révolution donnait à tout le monde le droit de prendre l'habit militaire : Lavalette crut que ce déguisement nouveau le mènerait à la fortune plus sûrement qu'un emploi du bas clergé, surtout quand il n'y avait plus de clergé. Il se glissa à l'armée d'Italie. Bonaparte démêla dans ce soldat une promptitude au servilisme, qui lui donnait la garantie de sa capacité aux choses de police : il le destina et le consacra à cette spécialité. Lavalette était donc un aide de camp tout à fait de confiance. On sait la latitude de cette fonction; cet agent ne pouvait suffire seul, car il fallait qu'il répondît à cinq; qu'en conséquence il nous vît tous séparément; et pour être reçu de cinq, il fallait qu'il sût se faire agréer de chacun, suivant la nuance qui lui convenait. Bonaparte avait bien jugé ce qu'il pouvait trouver de ressources dans un pareil caméléon; mais, quelque fourbe que puisse et que veuille être un pareil diplomate, son rôle devient plus difficile dans une circonstance où chacun se prononce avec passion et éclat; il faut bien qu'il se prononce lui-même dans quelques moments. Or il me fut rapporté, par plusieurs personnes sûres qui avaient rencontré ce personnage équivoque chez mes collègues, que les manières et les discours de Lavalette n'étaient nullement les mêmes qu'il produisait chez moi. Comme il allait beaucoup chez Garnot, il lui fallait une allure et une expression fort différentes pour persuader à celui-ci que c'était avec lui Carnot que voulait marcher son général en chef : il lui en portait des lettres particulières, et