CHAPITRE XXXIII
prenait les lettres de Carnot pour Bonaparte; il disait à chacun de nous particulièrement qu'il nous donnait une marque de confiance intime ; elle était toujours réservée à la personne à qui il parlait. Malgré tout ce qu'il y avait de secret, de rusé dans la conduite de Lavalette, nous ne tardâmes pas à juger que c'était tout à fait un agent à deux faces. Cela nous fut prouvé par sa double ou plutôt sa quintuple correspondance, puis par des indiscrétions, qui, rapprochées les unes des autres, fondèrent la démonstration que nous avions affaire à un fourbe déterminé. Malgré toute cette complication de conduite, je m'imaginai cependant que si l'agent Lavalette était au moins celui de son maître, comme Bonaparte manœuvrait le plus décidément avec nous, suivant toutes les apparences et les probabilités son agent devait aussi être plutôt réellement avec nous qu'avec nos adversaires. Nous verrons plus tard, lorsque Bonaparte croira devoir donner le démenti à ses opinions et ses actions de l'époque que je traite en ce moment, pourquoi et comment Lavalette croira devoir à son tour chanter la palinodie, soutenir que c'était aux trois membres du Directoire, c'est-à-dire à la majorité, qu'il était opposant et qu'il avait désiré le succès de Carnot. Je ne veux pas déranger déjà le système posthume d'une spéculation postérieure, qui sera cependant toujours la même, celle d'avoir plus de crédit auprès du pouvoir absolu qui deviendra le pouvoir impérial. Ce que je ne puis cependant dissimuler dès ce moment même, et dans l'ordre de mon récit, c'est que M. Lavalette était déjà en possession de la défiance de tous les membres du Directoire, sans en excepter Carnot, qui, malgré son apparent laisser-aller, nous dit:alors, et nous a répété depuis, qu' « il n'avait jamais vu entrét* chez lui sans un frémissement d'anxiété ce Basile policiel, délégué à Paris par le général corse ». Si l'on croyait, au surplus, que la vérité des faits qu'on vient de lire, eût subi quelque altération du ressentiment autorisé par la cpnduitç
de Lavalette à mon égard, on pourrait trouver le moyen d'assurer son jugement sur ce personnage en compulsant sa correspondance aujourd'hui connue. J'en donne pour échantillon l'une de ses lettres à Bonaparte. C'est par Bonaparte lui-même que cette lettre m'a été remise à son retour d'Italie; il voulait me montrer ainsi à quel point il était instruit jour par jour de tous nos différends; il me blâmait alors de ne pas nous être défaits de Carnot, répétant souvent d'un air d'inspiration l'axiome prêté à Barère : « Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas ».
Lavalette écrivait le 29 thermidor à Bonaparte :
« Voici, mot pour mot, ce que m'a dit Barras, avant-hier après dîner :
« Enfin j'ai déchiré le voile ce matin au Directoire : il était question des négociations d'Italie. Carnot prétendait que Bonaparte était dans une situation assez avantageuse quand il signa les préliminaires, pour ne souscrire qu'à desconditions qu'il pût tenir par la suite. J'ai défendu Bonaparte. J'ai dit à Carnot : « Tu n'es qu'un vil scélérat : tu « as vendu la République et tu veux égorger ceux qui la « défendent. Infâme brigand! » Alors je me suis levé : « Il « n'y a pas un pou de ton corps qui ne soit en droit de te cra- « cher au visage ». Carnot me répondit d'un air embarrassé : « Je méprise vos provocations, mais un jour j'y « répondrai. »
« Un jeune homme attaché à la personne de Barras trouve tout simple de tuer Carnot au moindre mouvement qu'il fera lorsque celui qu'on projette aura lieu. »
Ha! sans doute, et déjà plus d'une fois j'en ai fait l'aveu, il n'est que trop vrai que depuis trop longtemps les séances du Directoire voyaient se renouveler des • scènes malheureuses; les discussions exaltées à un certain degré étaient au moment de ressembler aux combats des gladiateurs dans l'arène; mais pendant que je n'ai rien diminué de nos fautes y