‹ Mémoires;Chapitre 28 sur 302 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

blement distingués dans les derniers combats qu'elle a livrés. Scherer est le premier général qui ait encore donné une si noble publicité à des actions que les généraux en chef sont dans l'usage de croire leur unique ouvrage et leur propriété.

Le Directoire a légèrement nommé Camus ministre des finances, sans en prévenir Faypoult, le remplacé, non plus que le remplaçant. Le Directoire, cherchant la probité dans ses choix, ne pouvait sans doute mettre la main sur un plus honnête homme que Camus ; mais l'exactitude et l'intégrité avaient besoin d'être accompagnées de talent et de ressources à une époque aussi difficile et nouvelle que celle où nous étions. Se rendant au surplus justice à lui-même, Camus a préféré sa place d'archiviste bibliothécaire des Conseils à la représentation d'un ministère. Cet acte de modestie aura peut-être peu d'imitateurs. Nous sommes encore dans la République, et il y a des citoyens qui veulent être conséquents par leur conduite à la morale qu'ils professent dans leurs discours.

Le corps législatif autorise le Directoire à envoyer des commissaires aux colonies.

Pichegru nous fait part de la suspension d'armes qui a lieu à l'armée du Rhin. 11 avance que son armée a été forcée à cet armistice par celui consenti à l'armée de Sambre-et-Meuse. Jourdan donne la même raison de son côté.

Le iour anniversaire de la mort de Louis XVI, le Direc- i"Piuviôse

. . . an IV.

toire se rend en cérémonie au Champ de Mars. Je n'ai point eu à exagérer la ferveur révolutionnaire que Bonaparte avait montrée au siège de Toulon, au 13 Vendémiaire, où ce n'était pas seulement le militaire qui agissait, mais le Montagnard dans toute la force du terme, ainsi qu'il s'en était expliqué formellement dans plusieurs actes de sa main, notamment dans son Souper de Beaucaire, comme dans tous ceux liés à son commandement. Il était dans le feu de ses prétendues amours et de son ambition très réelle, lorsque, le l*"" pluviôse, correspondant au 21 janvier, revenait l'anniversaire de Louis XVI, triste cérémonie que la raison, l'humanité ni le patriotisme ne peuvent sans doute réclamer. Mais les premiers devoirs des fonctionnaires de la République étaient de l'observer rigoureusement comme un gage de plus donné aux hommes libres de tous les pays, « que les

fondateurs de la République française ne pouvaient jamais reculer devant les vengeances de la royauté, et qu'ils étaient dans la nécessité de vaincre ou de mourir ».

Lors de cette cérémonie donc, Bonaparte ne se présenta pas seulement avec une ardeur qui ne lui était nullement demandée, mais avec un cynisme qui semblait défier tous les faibles, et rejeter en arrière de son patriotisme ceux qu'on croyait être les plus en avant. Aussi fut-il le véritable ordonnateur du 1" pluviôse, non pas seulement dans sa qualité de commandant de l'armée de l'intérieur, mais comme le plus déterminé des votants. Plusieurs de ceux qui étaient dans cette position, ne paraissaient nullement se croire à une fête : ils étaient recueillis et mornes. La physionomie de Bonaparte était riante et aimable. Il eut le mauvais goût de dire ce jour-là à plusieurs personnes : « Moi, je suis conventionnel; j'ai voté la mort du Roi ». Il n'y a pas jusqu'à celle qu'il allait bientôt prendre pour femme, qui ne prît part à son hilarité; et Mme Beauharnais, que j'aime à croire n'avoir été que comédienne dans ce rôle, pour ne pas la juger froidement atroce, sympathisait déjà avec son époux futur. Elle disait avec la même joie que lui qu' « elle était aussi conventionnelle; qu'elle était terroriste ». C'était témoigner singulièrement la reconnaissance que devait aux Bourbons l'enfant de la Corse, dont ils avaient recueilli l'indigence en donnant, à lui et à ses frères, des places d'élèves à l'École militaire! C'était préluder non moins singulièrement, de la part de Mme Beauharnais, à cette respectueuse affection qu'elle devait dans la suite déclarer pour les Bourbons, après qu'elle avait eu l'impudence de s'asseoir sur le trône. Aussi a-t-elle dit depuis, dans sa naïveté prolongée, que « cela lui avait été prédit jadis par l'astrologie ».

Un parti, déjà aperçu dans les Conseils, commence à se montrer ouvertement contre le Directoire. Depuis notre installation, nous nous sommes trouvés dans des situations bien

Page 1