CHAPITRE IV
Je conviens avec Bonaparte de la distribution des postes qu'il fallait placer aux différents endroits où se réunissent les royalistes et les anarchistes. Je pense que l'appareil de la force suffit pour prévenir toute résistance; qu'il serait néanmoins à propos d'avoir une réserve de canon à poudre; en avant, beaucoup de tambours; et les canons chargés, seulement à une seconde réserve, qui accourrait en cas de mouvement. « Je serai là s'il le faut, dis-je encore à Bonaparte, si tu as besoin d'être soutenu, mes chevaux tout sellés, et nous marcherons encore ensemble. »
Quoique ici la gloire du triomphe fût très mince, sans doute Bonaparte ne se souciait nullement de la partager : il me témoigna combien il serait flatté de donner au Directoire une marque de son dévoûment absolu. Rien ne pouvait être plus heureux pour lui, dans la perspective de ce qu'il me disait, et pour étayer les prétentions que son ambition avait déjà élevées, et qu'il se proposait de soutenir par tous les moyens, ainsi qu'on le verra prochainement. Bonaparte suivit mes instructions avec ponctualité. Les locaux des diverses réunions indiquées furent fermés, les rassemblements dissipés. Le général Bonaparte accourut m'en faire son rapport, lui-même, fort respectueusement, son chapeau à la main, comme à l'ordinaire; il aurait bien voulu être admis à se présenter au Directoire : je m'en chargeai, et fis valoir avec une sincère bienveillance mon petit général.
Tout cela se passe au commencement de ventôse; c'est ici que vient, à sa date précise, se placer un épisode, d'un intérêt que je dirai forcé, par l'immense place qu'il va prendre dans les affaires de la France, de l'Europe et du monde entier : l'avènement de Bonaparte à l'armée d'Italie, avènement qui va commencer par son mariage. Toutes les circonstances m'en sont assez présentes pour que je sois certain de n'en altérer aucune.
On croit bien qu'arrivé au premier pouvoir de la France,
je ne dus pas être abandonné par les personnes de ma société qu'on appelle vulgairement des amis, qualité dont j'ai appris à ne point prodiguer l'expression. Si je dis que je vis aussitôt affluer au Luxembourg- d'autres amis que je n'avais jamais vus, et qui m'étaient même inconnus, je ne ferai pas dans ce souvenir un grand retour d'orgueil sur moi-même. C'est au pouvoir que s'adressaient toutes ces affluences, et pour ne pas m'en faire accroire à ce sujet, je me suis souvent rappelé le mot de l'Anglais Gordon, que <( si la peste avait à donner des places et de l'argent, elle serait la première à avoir des courtisans »... Je ne mets pas sur la ligne des courtisans ces patriotes sincères qui, avant le 43 Vendémiaire, avaient tant souffert pour la cause sacrée ; après cette époque, un grand nombre encore étaient restés dans les fers. J'avais dû avant tout m'occuper de faire rendre la liberté à ceux-là, de donner du pain à ceux qui en manquaient; en même temps que j'avais plus d'une fois réprimandé et réprimé les mauvaises têtes, n'hésitant pas, comme on vient de le voir par la clôture du Panthéon, à poursuivre les ennemis de l'ordre. Parmi ceux à qui leurs titres patriotiques donnèrent le plus naturellement entrée chez moi, je veux dire dans ma nouvelle demeure directoriale, on pense bien que je n'étais pas privé de la visite du jeune Corse que j'avais auparavant accueilli avec tant de bonheur pour lui. La place de commandant de la 17^ division était d'ailleurs comme un droit de première et continuelle relation avec nous. Profitant du moment d'émotion que le 43 Vendémiaire avait porté sur notre installation (car on pouvait bien dire de nous comme Danton, lorsqu'il fut nommé au ministère de la justice, après le 40 Août, que « nous avions été portés là par un boulet de canon »), Bonaparte me pria de vouloir bien faire sentir à mes collègues l'importance de ses devoirs en d'aussi graves circonstances, et qu'il était indispensable que le gouverneur de Paris pût à tous les instants du jour, et